03/08/2014

693. Anna de Noailles. La grande guerre. 12/17
















Aux soldats de 1917

Les vers que l'on écrit en songeant aux batailles
           Tremblent de se sentir hardis.
Que peut le faible chant dont mon âme tressaille,
           Puisque les soldats ont tout dit ?

Puisqu'ils ont ajouté, ces dompteurs infaillibles
           Du danger, de l'ennui, du temps,
A leurs actes brûlants, à leur âme visible,
           Des cris stoïques ou content !

Puisqu'ils ont simplement, et comme l'on respire,
           Connu le sublime et l'affreux,
Quelle voix au lointain oserait les traduire ?
           L'on n'est rien si l'on n'est pas eux.

Puissent-ils, ces ardents remueurs de la terre,
           Que leur cœur devrait étonner,
Entendre fièrement, quand nous parlons, se taire
           Notre grand amour prosterné!

- O soldats patients, sérieux, sans emphase,
          Qui contemplez votre labeur,
Concevez que la vaine activité des phrases
          Nous confonde et nous fasse peur !

Concevez que, vraiment timide, on considère
          Vos beaux visages rembrunis,
Où la pluie a frappé, où le soleil adhère,
          Où s'est répandu l'infini !

Concevez, qu'ébloui, on se dise: "Ces hommes
         Sont l'espace et sont les saisons;
Et, pourtant, ils étaient jadis comme nous sommes:
          Leur désir, leurs vœux, leur raison

Inclinaient vers la claire et spacieuse vie,
          Vers l'amour, la paix, le bonheur;
Mais l'offense est venue, ils n'ont plus eu envie
          Que d'être têtus et vainqueurs !

Les voilà dans le sol, debout, et côte à côte
          Plantés comme des peupliers;
La terre indifférente a senti par ses hôtes
          Un rêve immense s'éveiller,

Ils sont là, longuement, sous le climat terrible
         Qu'est devenu le noble éther;
Le feu, l'acier mortel, les hululements criblent
         L'antique silence de l'air.

La Nature ignorante ajoute à ce vacarme
         Sa pluie ou ses cuisants soleils;
Ils sont là, sans répit, sans refus, sous leurs armes,
         Et depuis trois ans si pareils

Que l'on pourrait penser qu'une forêt vivante,
        Bleuâtre, animée et sans fin,
A surgi des sillons, et que le sol se vante
        D'avoir pour sève un sang divin!

Ils ont vingt ans. C'est l'âge ébloui et sublime
        Où l'être dans l'azur est pris.
Ces corps adolescents ignorent nos abîmes:
        Ils font la guerre avec l'esprit!

Hélas! Ils font la guerre inique avec leurs ailes,
        Ces anges aux yeux sérieux!
Quand leur âme voit tout s'ébranler autour d'elle,
        Ils ont la sûreté des cieux !

Mais nous ne savons pas, nul ne saura, leur mère
        Elle-même ne saura point
Parfois quelle tristesse, hélas ! quelle eau amère
        Vient noyer leur cœur ferme et joint.

Jamais nous ne saurons ce que vraiment ils pensent,
        Tout seuls, chacun seul avec soi,
Quand ils goûtent, chacun tout seul, dans le silence,
        Ce qui peine et ce qui déçoit !

- C'est à votre secret, que vos cœurs nous refusent,
        A ces grands cris que vous taisez,
Que j'adresse aujourd'hui, maladroite et confuse,
        Cet humble hommage malaisé.

Laissez que le poète, empli de sa faiblesse,
        Et qui n'est rien, n'étant pas vous,
Vous dise: Je m'unis à tout ce qui vous blesse,
        Je fais le guet à vos genoux.

Mains jointes, je m'unis à ces douleurs passives
        Que jamais vous ne laissez voir;
Je veille à vos côtés au Jardin des olives,
        Je goûte à votre fiel, ce soir.

Je ne peux pas mêler ma voix à votre gloire,
        A vos divins renoncements:
Hommes éblouissants qui montez dans l'Histoire,
        Je vous contemple seulement !...

Pauvre âme, tu gémis...

Pauvre âme, tu gémis ! Oui, la guerre interpose
Entre la nue et toi ses sanglantes cloisons.
La bonté, dans les cieux, fait une immense pause;
Le monde est obscurci d'une épaisse saison.
Et pourtant, à travers l'humaine déraison,
L'Amour, épars et sûr, respire en toutes choses !

Où veux-tu qu'il ait fui, lui, l'être universel,
Lui, saturation et principe des mondes,
Lui, joint à tout humain comme la mer au sel,
Agitateur divin qui transforme et qui fonde,
Et qui, de corps en corps, fait le souffle éternel ?

Attends! quelle que soit l'inique destinée
Qui, de ces beaux vivants, fit des milliers de morts,
L'éther débordera de claires matinées,
Les fleurs se dissoudront en odorants transports:
L'amour, c'est l'infini, l'air, l'espace, le temps;
Songe à cela, pauvre âme, espère, endure, attends...

Illustration en-tête : mon oncle Joseph, au fort de Sainte Foy-les Lyon (69) en 1915

692. Anna de Noailles. La grande Guerre. 13/17
















Visite à la cathédrale de Reims

Le chemin qui t'approche et qui conduit vers toi
Est délié, penchant et noble;
On voit se mélanger au flot rose des toits
Les carrés bleus de tes vignobles;

Et puis l'on t'aperçoit au centre du vallon,
Un peu petite dans l'abîme,
Toi dont la renommée est le chant le plus long
Que le sol ait voué aux cimes!

Ton nom et ta douleur ont dominé les cris
De ceux qui luttent et qui saignent;
Les corps sentaient en toi le mal fait à l'esprit;
Mais est-il sage qu'on te plaigne?

- Je t'ai vue, ô beauté que rien n'a pu flétrir,
Plus tourmentée et plus savante,
Sans doute fallait-il que tu saches souffrir
Pour que ta pierre fût vivante,

Vivante et délicate, et pareille à la chair,
Inspirant l'amour et les larmes
Quand le vol des oiseaux et l'azur d'un soir clair
Te traversent comme des armes.

On ne sait plus quel vent soufflant d'un ciel affreux
A pris ton noble corps pour cible,
A fané ton portail suave et rigoureux,
Et t'a faite enfin si sensible!

O face fatiguée et calme, grand témoin
Des sacres, des fléaux, des âges,
L'univers te louait, mais le cœur t'aimait moins
Quand tu n'avais pas ce visage,

Ce visage aplani, résistant, consentant,
Qui, montrant les os de sa face,
Sait bien que sa beauté, fille altière du temps,
A la profondeur pour surface!

O beau visage osseux où, dans l'emmêlement
De tout ce qu'on voulut détruire,
Flotte de pierre en pierre, indivisiblement,
Le charme illustre des sourires;

Les anges, les beaux dieux, les madones, les rois
N'ont pas quitté leurs alvéoles;
Dans ce chaos tranquille et sans nul désarroi,
Leur songe se maintient et vole.

Cette antique assemblée aux doigts joints et brisés
A son logis dans ton désastre;
Tu gardes sous ton air finement épuisé
La solide clarté des astres.

L'oubli, qui chaque jour mêle tout ce qui fut
Aux cendres légères des mondes,
Se heurte  à ta vigueur qui dresse le refus
De sa présence sombre et blonde.

Qu'on cesse de te plaindre, ô roc, toi que l'on voit
Transpercé par des hirondelles,
Toi, gouffre de l'azur, et la muette voix
Qui dit les choses éternelles !...

Astres qui regardez...

Astres qui regardez les mondes où nous sommes,
Pure armée au repos dans la hauteur des cieux,
Campement éternel, léger, silencieux,
Que pensez-vous de voir s'anéantir les hommes ?
A n'être pas sublime aucun ne condescend;
Comme un cri vers l'azur on voit jaillir leur sang
Qui, sur nos cœurs contrits, lentement se rabaisse.
- Morts sacrés, portez-nous un plausible secours !
Notre douleur n'est pas la sœur de votre ivresse;
Vous mourez! Concevez que c'est un poids trop lourd
Pour ceux qui, dans leur grave et brûlante tristesse,
Ont toujours confondu la vie avec l'amour...

691. Anna de Noailles. La grande guerre. 14/17

















Le souffle

Tu ne respires plus, le vent
Ne pénètre jamais la pierre
Qui ferme sa dure paupière
Sur ton être fixe et rêvant;

Et je vois la nue infinie
Qui t'a refusé l'humble part
Que ton souffle anxieux, hagard,
Implorait, dans ton agonie.

Comment est ce refus soudain
De l'espace à la créature ?
Quel est ce moment, ô Nature,
Où l'homme meurt de ton dédain ?

J'ai, par-dessus tous les mystères,
Béni la respiration,
Cette sublime passion
Qui soulève toute la terre !

Et je contemple l'air mouvant:
- O force ineffable du vent,
C'est surtout par toi que diffèrent
Les tombeaux d'avec l'atmosphère,
Et les morts d'avec les vivants !

Le chant d'un Écossais

Les cieux étoilés sont infiniment paisibles
Malgré leur turbulent et secret mouvement.
La nuit circule avec sa démarche invisible,
Un Écossais, au loin, chante en son campement.
Il élance un chant vif de ses pipeaux d'ébène,
Ce soldat que la guerre au vent ensanglanté
Mêle aux soldats de France, en cette nuit d'été...
Nostalgique exilé des lacs et des bruyères,
O stoïque berger, ton chant plaintif et gris
Ainsi qu'un vol crispé de sauvages perdrix,
Ainsi que la fumée au toit de ta chaumière,
Insuffle au calme éther ton flegmatique orgueil.
Je vois naître ta ville où, dans les brumes, flambent,
Lorsque ton régiment court d'un pas de chevreuil,
La noblesse du rire et la fierté des jambes !
Bel être, nous savons ce que ton sort sera:
Tu l'as dit l'autre jour, d'une voix gaie et grave,
Que le musicien doit être le plus brave
Et mourir devant ceux que son chant baignera
D'un flot mélodieux aux suaves méandres.
Demain, lorsque ton peuple alerte attaquera
L'ennemi enfoui dans les terreuses Flandres,
Tu siffleras cet air plein de rêve et de cendre
Qui semble distiller finement dans la nuit
La grisaille d’Écosse et son lunaire ennui:
Musique de brouillard qui perle et qui bruine !

Un cheval canadien hennit dans le lointain;
La mer souffle sans fin son haleine saline.
Monte-t-il jusqu'à vous, beaux astres inhumains,
Dont parfois on croirait que le regard s'incline, -
Ce chant d'un Écossais qui va mourir demain ?

690. Anna de Noailles : la grande guerre. 15/17

















Celui qui meurt

Regarde longuement celui qui meurt. Voilà
Ce que la guerre atroce à tout instant consomme:
Elle puise en ce corps son effroyable éclat;
La gloire, c'est Verdun, c'est la Marne et la Somme,
Une armée, c'est un flot compact et rugissant
Où nul visage encor n'émerge et ne se nomme,
Où des milliers de cœurs ont confondu leur sang,
Mais un mourant, c'est un seul homme !

Un seul homme étendu: austère immensité !
Un seul, et tout le poids de la douleur sur lui !
Un seul supplicié sur qui tombe la nuit
Dans les champs. Seul vraiment. Pour lui s'est arrêté
Cet unanime élan de colère et d'audace
Qui l'emportait, puissant, multiplié, tenté,
Épars dans son effort, son espoir et sa race !
Il est seul, il n'est plus de ce groupe irrité
Qui harcèle âprement l'obstacle, et l'escalade!
Il est devenu seul. c'est le plus grand malade.
La mort délie en lui les cordes du héros.
Il est tout seul, avec sa chair, son sang, ses os,
Et toute sa chétive et faible exactitude.
Nul n'est semblable à lui: qui meurt n'a pas d'égaux.
Rien ne peut ressembler à cette solitude !

O corps mourant à qui plus rien n'est marié !

- L'Histoire passe avec ses canons, ses lauriers,
Son tremblement qui moud les routes et les mondes !
Mais cet enfant qui meurt ne sait. La lune est ronde
Au haut du calme ciel où tous les yeux humains
Se posent sans conflit, cependant que les mains
S'acharnent à tuer. Où sont les camarades
De cet enfant qui meurt? Mais les reconnaît-on
Ces guerriers dans la nuit, ces obstinés piétons
Qui n'ont jamais fini de servir? A tâtons
Ils continuent l'épique et sombre promenade
- Et que pourraient-ils dire à celui-là qui meurt? -
Que vous avez vaincu, cher être, on est vainqueur
Quand on est ce mourant sous les astres. naguère
Un homme seul, pareil à vous, sans se plaindre, les yeux
Semblables à vos yeux pleins d'espace. O soldats,
Dont le sang juvénile a coulé sur la terre,
Soyez bénis, chacun, comme peut l'être un dieu,
Christ de la monstrueuse et de la juste guerre! 

A mon fils

Mon enfant, tu n'avais pas l'âge de la guerre,
Tu n'eus pas à répondre à ce grand "En avant,"
Pouvais-je me douter, quand tu naissais naguère,
Que je te destinais à demeurer vivant ?

Trois ans, quatre ans de plus que toi, les enfants meurent,
Car ce sont des enfants, ces sublimes garçons,
Bondissant incendie au bout des horizons,
Tandis que ton doux être auprès de moi demeure,
Et qu'au son oppressant et délicat des heures
Ta studieuse voix récite tes leçons.
- Et voici qu'une année aisément recommence !
Mon cœur, de jour en jour, est moins habitué,
Cependant qu'absorbé par l'Histoire de France,
Tu poses sur la table, avec indifférence,
Ta main humble et sans gloire, et qui n'a pas tué...

689. Anna de Noailles : la grande guerre. 16/17

















Les bords de la Marne

La Marne, lente et molle, en glissant accompagne
Un paysage ouvert, éventé, spacieux.
On voit dans l'herbe éclore, ainsi qu'un astre aux cieux,
Les villages légers et dormants de Champagne.

La Nature a repris son rêve négligent.
Attaché à la herse un blanc cheval travaille.
Les vignobles jaspés ont des teintes d'écaille
A travers quoi l'on voit rôder de vieilles gens.

Un automnal buisson porte encor quelques roses.
Une chèvre s'enlace au roncier qu'elle mord.
Les raisins sont cueillis, le coteau se repose,
Rien ne témoigne plus d'un surhumain effort
Qu'un tertre soulevé par la forme d'un corps.

- Dans ce sol, sans éclat et sans écho, s'incarnent
Les héros qui, rompus de fatigue et de faim,
Connaissant que jamais ils ne sauront la fin
De l'épique bataille à laquelle ils s'acharnent,
Ont livré hardiment les combats de la Marne.

La terre les recouvre. On ne sait pas leur nom.
Ils ont l'herbe et le vent avec lesquels ils causent.
Nous songeons.
Par delà les vallons et les monts
On entend le bruit sourd et pâmé du canon
S'écrouler dans l'éther entre deux longues pauses.
Et puis le soir descend. le fleuve au grand renom,
A jamais ignorant de son apothéose,
S'emplit de la langueur du crépuscule, et dort.

Je regarde, les yeux hébétés par le sort,
La gloire indélébile et calme qu'ont les choses
Alors que les hommes sont morts...
    














Verdun

Le silence revêt le plus grand nom du monde;
Un lendemain sans borne enveloppe Verdun.
Là, les hommes français sont venus un à un,
Pas à pas, jour par jour, seconde par seconde
Témoigner du plus fier et plus stoïque amour.

Ils se sont endormis dans la funèbre épreuve.

Verdun, leur immortelle et pantelante veuve,
Comme pour implorer leur céleste retour,
Tient levés les deux bras de ses deux hautes tours.

- Passant, ne cherche pas à donner de louanges
A la cité qui fut couverte par des anges
Jaillis de tous les points du sol français: le sang
Est si nombreux que nulle voix humaine
N'a le droit de mêler sa plainte faible et vaine
Aux effluves sans fin de ce terrestre encens.
Reconnais, dans la plaine entaillée et meurtrie,
Le pouvoir insondable et saint de la Patrie
Pour qui les plus beaux cœurs sont sous le sol, gisants.

En ces lieux l'on ne sait comment mourir se nomme,
Tant ce fut une offrande à quoi chacun consent.

A force d'engloutir, la terre s'est fait homme.

Passant, sois de récit et de geste économe,
Contemple, adore, prie, et tais ce que tu sens.

02/08/2014

688. Anna de Noailles : la grande guerre. 17/17























Tout nous fuit

Tout nous fuit, l'homme meurt, les âmes ont des ailes;
Ainsi qu'une fumée active à l'horizon
Le souffle bondit hors des charnelles prisons;
Aux terrestres désirs l'être n'est plus fidèle !
Se peut-il? Respirer semble une trahison !
La vie a pour soi-même une haine mortelle.
- Reverrons-nous un jour une heureuse saison
Avec son déploiement de minces hirondelles
Et son ciel bleu versé sur les toits des maisons ?
Reverrons-nous, avec de limpides prunelles,
L'étoile qui s'entrouvre à la chute du jour,
Dans le soir sensitif et pareil à l'amour ?
Percevrons-nous avec une oreille paisible
Le vaporeux tissu du doux chant des oiseaux

Étincelant ainsi qu'un rayon invisible,
Et la Nuit naviguant sur le calme des eaux ?
Destin, nous rendrez-vous, après des heures telles
Que le globe à jamais semble hostile aux humains,
L'ineffable douceur de prendre une autre main
Quand les parfums du soir lentement s'amoncellent
Sur la rêveuse paix déserte des chemins ?
Nous rendrez-vous, malgré ce qui meurt et chancelle,
Le goût naïf et sûr des choses éternelles ?...                                                                         

Le soldat
O mort parmi les morts, dont nul ne gardera
           Le nom, humble relique,
Toi qui fus un élan, une démarche, un bras
           Dans la masse héroïque,
Faible humain qui connus jusqu'au fond de tes os
           L'unanime victoire
D'être à toi seul un peuple entier, qui prend d'assaut
           Les sommets de l'Histoire!
Toi, corps et cœur chétifs, mais en qui se pressait,
           Comme aux bourgeons sur l'arbre,
Le renaissant printemps du grand destin français,
           Fait de rire et de marbre,
- Enfant qui n'avais pas, avant le dur fléau,
L'âme prédestinée à un devoir si haut, -
Quand même ta naïve et futile prunelle
           N'eût jamais reflété
Qu'un champ d'orge devant la maison paternelle,
           Que ta vigne en été,
Quand tu n'aurais perçu de l'énigme du monde
           Que le soir étoilé,
Quand tu n'aurais empli ta jeune tête blonde
           Que d'un livre épelé,
Quand tu n'aurais donné qu'une caresse frêle
           A quelque humble beauté,
Se peut-il que tu sois dans la nuit éternelle,
           Toi qui avais été !





01/08/2014

687. La mort de Jaurès














L’assassinat de Jean Jaurès a lieu le vendredi 31 juillet 1914 à 21 h 40, alors qu’il dîne au café du Croissant, rue Montmartre, dans le 2e arrondissement de Paris, au cœur de la République du Croissant, à deux pas du siège de son journal, L’Humanité. Il est atteint par deux coups de feu : une balle perfore son crâne et l’autre se fiche dans une boiserie. Le célèbre tribun s’effondre, mortellement atteint. Commis trois jours avant l'entrée de la France dans la Première Guerre mondiale, ce meurtre met un terme aux efforts désespérés que Jaurès avait entrepris depuis l’attentat de Sarajevo pour empêcher la déflagration militaire en Europe. Il précipite le ralliement de la majorité de la gauche française à l’Union sacrée, y compris beaucoup de socialistes et de syndicalistes qui refusaient jusque-là de soutenir la guerre. Cette Union sacrée n’existe plus en 1919 lorsque son assassin, Raoul Villain, est acquitté.(in Wikipédia)



















1. J'ai vu ce mort puissant le soir d'un jour d'été.
Un lit, un corps sans souffle, une table à côté:
La force qui dormait près de la pauvreté!
J'ai vu ce mort auguste et sa chambre économe,
La chambre s'emplissait du silence de l'homme.
L'atmosphère songeuse entourait de respect
Ce dormeur grave en qui s’engloutissait la paix;
Il ne semblait pas mort, mais sa face paisible
S'entretenait avec les choses invisibles.
Le jour d'été venait contempler ce néant
Comme l'immense azur recouvre l'océan.
On restait, fasciné, près du lit mortuaire
Écoutant cette voix effrayante se taire.
L'on songeait à cette âme, à l'avenir, au sort.
- Par l'étroit escalier de la maison modeste,
Par les sombres détours de l'humble corridor,
Tout ce qui fut l'esprit de cet homme qui dort,
Le tonnerre des sons, le feu du coeur, les gestes,
Se glissait doucement et rejoignait plus haut
L'éther universel où l'Hymne a son tombeau.
Et tandis qu'on restait à regarder cet être
Comme on voit une ville en flamme disparaître,
Tandis que l'air sensible où se taisait l'écho
Baisait le pur visage aux paupières fermées,
L'Histoire s'emparait, éplorée, alarmée,
De ce héros tué en avant des armées...


2. L'aride pauvreté de l'âme est si profonde
Qu'elle a peur de l'esprit qui espère et qui fonde.
Elle craint celui-là qui, lucide et serein,
Populaire et secret comme sont les apôtres,
N'ayant plus pour désir que le bonheur des autres,
Contemple l'horizon, prophétique marin,
Voit la changeante nue où la brume se presse,
Et, fixant l'ouragan de ses yeux de veilleur,
Dit, raisonnable et doux: "Demain sera meilleur."
- O Bonté! Se peut-il que vos grandes tendresses,
Que vos grandes lueurs, vos révélations,
Ce don fait aux humains et fait aux nations
Inspirent la colère à des âmes confuses?
Faut-il que l'avenir soit la part qu'on refuse
Et l'archange effrayant dont on craigne les pas?
- Grand esprit, abattu la veille des combats,
C'est pour votre bonté qu'on ne vous aimait pas...

3. Vous étiez plus vivant que les vivants, votre air
Était celui d'un fauve ayant pris pour désert
La foule des humains, à qui, pâture auguste,
Vous offriez l'espoir d'un monde égal et juste.
Vous ne distinguiez pas, tant vos feux étaient forts,
L'incendie éperdu que préparait le sort.
Vos chants retentissaient de paisibles victoires...
- Alors, la Muse grave et sombre de l'Histoire,
Ayant avec toi-même, ô tigre de la paix,
Composé le festin sanglant dont se repaît
L'invisible avenir que les destins élancent,
Perça ta grande voix de sa secrète lance
Et fit tonner le monde au son de ton silence...

Août 1914. La Guerre dans "Les Forces Eternelles", 1920