12. On eût dit une personne arrachée à une longue hypnose et qui contemplait l'horreur du réel. Elle venait d'être dissociée de l'habitude : de là son dément regard. En effet, l'habitude n'est-elle pas la torpeur sacrée qui nous baigne de toutes parts ? Climats, croyances, devoirs, relations amicales, politesse, bonté, qu'êtes-vous d'autre que les formes éprouvées du tutélaire usage ?
L'épouse terrifiée, en proie à l'évanouissement, dut être transportée sur son lit; et là, lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle se sentit soignée, secourue, encouragée par ses deux bourreaux corrects, consciencieux et sensibles : Christine et Julien. Elle n'eut pas, dans sa douceur, la force ni le besoin de les blâmer; elle faisait partie de la combinaison du sort; elle excédait, il est vrai, cette combinaison, mais pour l'instant elle y tenait un rôle important; elle n'essaya pas de lui donner du tragique; elle se modela sur ses sacrificateurs. Comme l'avaient été son mari et son amie, elle fut loyale, empressée, honnête.
- Que devons-nous faire ?, leur demanda-t-elle.
- M'éloigner de vous deux, balbutia la confuse Christine, réfléchir. Je partirai demain, j'irai habiter Poitiers pendant quelques mois. Je n'écrirai pas à Julien. Puisse-t-il m'oublier, chère Isabelle, et te rendre cet entier bonheur que le hasard a troublé. Si je peux revenir près de vous deux, en retrouvant Julien guéri de notre amour, je serai trop heureuse !
Elle pleurait, et les nobles intentions jaillissaient sincèrement de sa douleur, car les larmes ont l'étrange pouvoir d'être le véhicule persuasif, exaltant, éphémère, de tout ce qui est impossible et inexécutable. Pareils aux fleuves dont parle Pascal, ce sont des chemins qui marchent, mais qui mènent où l'on ne pourra jamais aller.
- Que dois-tu faire? demanda Isabelle, toujours bouleversée, ébahie et sage, en s'adressant à son mari.
- Chère amie, répondit-il, ce n'est pas sans un trouble pénible que j'ai senti mon amitié pour Christine se transformer en une affection plus vive, en un véritable amour, puis-je dire. La pensée de t'être infidèle, de te faire de la peine, eût été indigne de moi comme de vous deux. Aussi allons-nous à présent, en pleine franchise, tenter de rétablir une situation devenue bien cruelle dans les formes du passé, qui fut si heureux ! Toutes les larmes redoublèrent.
10/02/2012
452. Conte triste. 13
13. De même que la musique, par ses accents mineurs, indique que l'on se dirige vers les tristes sommets, les verbes ont des temps qui influent sur le tempérament, et le passé défini pénètre immanquablement au plus profond de la mélancolie. Le plan convenu fut exécuté avec simplicité. Christine s'éloigna, vaillante mais accablée, et sembla, en prenant le train pour Poitiers, s'enfoncer dans le désert et affronter sans nulle arme défensive les dangers qui menacent les explorateurs. Isabelle, épuisée mais vaillante, endura le supplice de sentir la noblesse d'âme et l'énergie de sa rivale la diminuer elle-même. De plus, elle se séparait d'une amie qu'elle chérissait tendrement. Elle eut l'impression qu'avec Christine s'en allait le bonheur de sa maison, le bonheur et la paix, et cet équilibre menu, aussi total, baroque et soyeux que la toile de l'araignée à l'angle des murailles. Equilibre mystérieux que n'eût point rompu le secret adultère, mais que rompait l'honnêteté! Julien, héros dans l'embarras, balbutiant et digne, figurait l'Amour, l'amour pour qui l'on souffre, pour qui l'on meurt. Ayant fait surgir des sentiments si vifs, il eût pu, dès cet instant, ne plus être, car une femme réellement amoureuse est quelqu'un qui s'éloigne aussitôt, graduellement et à jamais, de la cause initiale de son vertige. Quel rapport peut avoir avec le pauvre homme, incité par la nature à. un rapide échange, l'incubation solitaire des femmes, leurs puissantes rêveries créatrices, et tout le noble désordre à l'édification duquel, désormais, elles vont s'employer ? Motif indispensable, obligatoire support, l'amant est pourtant moins nécessaire aux femmes que l'amour, toujours autour d'elles latent; sans cela comment supporteraient-elles les grandes intermittences de l'émotion précise ?
Ce qui se passa dès lors tous les esprits clairvoyants l'ont prévu. Julien et Christine, figures agréables mais un peu communes, devinrent, à distance, l'un pour l'autre, flamboyants, immenses, chamarrés. Leur absence de lettres retentissait dans la maison comme des coups de gongs et de cymbales, et à toute heure, alors que le facteur n'aurait fait tinter la sonnerie de la porte que deux fois le jour.
Ce qui se passa dès lors tous les esprits clairvoyants l'ont prévu. Julien et Christine, figures agréables mais un peu communes, devinrent, à distance, l'un pour l'autre, flamboyants, immenses, chamarrés. Leur absence de lettres retentissait dans la maison comme des coups de gongs et de cymbales, et à toute heure, alors que le facteur n'aurait fait tinter la sonnerie de la porte que deux fois le jour.
451. Conte triste. 14
14. La pauvre Isabelle entendait bien à tout instant que les lettres n'arrivaient pas, et que Christine était absente, tant cette restriction et ce vide emplissaient, la demeure, le jardin, l'espace; elle se crut coupable, bien coupable, en voulant retenir pour soi un homme aussi important que son mari, - que son mari actuel et convoité ! Car c'est souvent la personne.qui souffre davantage, et qui est toute pure, qui s'approche le plus près de la nature mystérieuse et accepte avec magnanimité son injustice.
« J'ai tort, pensait Isabelle, je m'impose, alors que je devrais m'effacer devant le respectable amour de deux êtres dont la droiture m'a été surabondamment prouvée. »
Une brumeuse atmosphère enveloppa ce couple, jadis joyeux. Isabelle et Julien passèrent leurs journées dans l'immense ennui de l'amitié et de la dissimulation. Leur intimité affectueuse se poursuivait, assoupie et douce, ou blessée soudain par de légers sursauts que provoquaient une parole, une intention, et qui voyageaient sur leurs cœurs à la manière incisive des ricochets. Parfois, essayant de rattraper ce qu'ils avaient eu ensemble de commun, ils causaient, ne cédant ni l'un ni l'autre à la tentation du silence, tenant bon, tâchant de se rejoindre dans leurs pensées, ajustant leurs arguments à tour de rôle, avec zèle et précision, comme au bord d'un étang où le poisson s'éloigne le pêcheur à la ligne rallonge une canne à pêche. En vain se donnaient-ils tant de peine. Ils sentaient s'appesantir sur eux l'absence du bonheur, dont ils ne connaissaient la privation que pour l'avoir imaginé dissemblable de celui qu'ils goûtaient ensemble, pleinement, depuis douze années. Ils étaient redevenus pudiques; en s'embrassant, le soir, au moment de se séparer, ils évitaient tacitement, mais avec une précaution peureuse, de familiers baisers, tant la nature retire son assentiment du mariage dès qu'elle le réserve pour d'autres fins.
Christine, dans sa retraite provinciale, éprouva pour Julien des ardeurs religieuses. Ses trente-cinq ans se résorbèrent pour ne lui en laisser que quinze. L'ingénuité d'une écolière s'était installée sur son visage. Une grande componction donnait de la contrainte à ses mouvements, elle parachevait son éducation, emportée dans une entreprise mystique. Son naïf aspect n'eût pourtant pas éveillé la moquerie, car elle avait retrouvé par amour toute la simplicité de l'enfance, et les enfants ne font pas rire. Obsédée silencieusement, elle se figura avec Julien en tout lieu, en toute occasion.
« J'ai tort, pensait Isabelle, je m'impose, alors que je devrais m'effacer devant le respectable amour de deux êtres dont la droiture m'a été surabondamment prouvée. »
Une brumeuse atmosphère enveloppa ce couple, jadis joyeux. Isabelle et Julien passèrent leurs journées dans l'immense ennui de l'amitié et de la dissimulation. Leur intimité affectueuse se poursuivait, assoupie et douce, ou blessée soudain par de légers sursauts que provoquaient une parole, une intention, et qui voyageaient sur leurs cœurs à la manière incisive des ricochets. Parfois, essayant de rattraper ce qu'ils avaient eu ensemble de commun, ils causaient, ne cédant ni l'un ni l'autre à la tentation du silence, tenant bon, tâchant de se rejoindre dans leurs pensées, ajustant leurs arguments à tour de rôle, avec zèle et précision, comme au bord d'un étang où le poisson s'éloigne le pêcheur à la ligne rallonge une canne à pêche. En vain se donnaient-ils tant de peine. Ils sentaient s'appesantir sur eux l'absence du bonheur, dont ils ne connaissaient la privation que pour l'avoir imaginé dissemblable de celui qu'ils goûtaient ensemble, pleinement, depuis douze années. Ils étaient redevenus pudiques; en s'embrassant, le soir, au moment de se séparer, ils évitaient tacitement, mais avec une précaution peureuse, de familiers baisers, tant la nature retire son assentiment du mariage dès qu'elle le réserve pour d'autres fins.
Christine, dans sa retraite provinciale, éprouva pour Julien des ardeurs religieuses. Ses trente-cinq ans se résorbèrent pour ne lui en laisser que quinze. L'ingénuité d'une écolière s'était installée sur son visage. Une grande componction donnait de la contrainte à ses mouvements, elle parachevait son éducation, emportée dans une entreprise mystique. Son naïf aspect n'eût pourtant pas éveillé la moquerie, car elle avait retrouvé par amour toute la simplicité de l'enfance, et les enfants ne font pas rire. Obsédée silencieusement, elle se figura avec Julien en tout lieu, en toute occasion.
450. Conte triste. 15
15. Elle se voyait avec lui chez le pâtissier, dans le tramway, aux abords de la fraîche rivière, intéressée par la vitrine poétique du marchand d'écaille, soulevant les yeux vers le porche fameux de la cathédrale romane, dont elle ne jugeait pas la beauté, mais où elle attachait son regard en y adjoignant celui que Julien avait laissé en elle. Sa tendresse la portait à croire qu'avec lui elle eût connu, d'heure en heure ! l’allégresse, et qu'à cette plénitude de la joie se serait associée une commodité parfaite. Tout en tressaillant de passion imaginative, elle éprouvait aussi la gravité qui préside à une prise de voile. Habitée par Julien comme s'il eût été peint dans sa tête, elle l'adaptait à toutes choses : elle l'adaptait à l'aube, nourrice du jour, si poignante quand elle infuse la clarté comme un lait à la chambre endormie; elle l'adaptait au cri du coq éclatant dans un lointain jardin; à l'heure terrassante de midi, "quand les arbres fument de chaleur vers le ciel et que l'âme languit déconcertée, sans trouver sa guérison; elle l'adaptait au scintillement de la nuit formidable, et, enfin, à la poésie vétuste, fleurant un peu le moisi, des courtines de son alcôve provinciale. Jamais elle n'avait été plus étroitement jointe à un corps humain, - mais il était absent. Aussi, mal possédée par cette ombre désirée, dépérissait-elle lamentablement.
Seul Julien réfléchissait encore. Bien que son amour pour Christine fût irrité par la séparation, et qu'il en voulût à Isabelle de le frustrer d'une nouvelle révélation amoureuse, il réfléchissait parfois. Ses travaux, ses repas, son sommeil, son journal persistaient comme autant de serviteurs assidus à le retenir dans sa propre gaine, alors que ses deux compagnes avaient fait une évolution illimitée, et flottaient dans des buées. D'une manière confuse, il concevait qu'à son âge, partir pour le bonheur, cela offrait d'inquiétantes difficultés. Le bonheur, pays attirant, certes, d'un appel irrésistible, mais nulle part indiqué! Sans horaire, sans gares, sans trains se dirigeant vers ces ineffables contrées, il ne voyait plus bien le lieu de départ, ni le lieu d'arrivée. C'est pourquoi d'aveuglants obstacles surgissaient devant l'esprit de Julien, car Julien n'était pas impétueux, aussi attendait-il beaucoup de choses du dehors. A la récitation de tels vers romanesques: « Si tu veux, faisons un rêve, Montons sur un palefroi » il eût vraiment cru à la nécessité d'un coursier, et se serait attendri à la pensée de voir Christine en longue jupe d'amazone.
Seul Julien réfléchissait encore. Bien que son amour pour Christine fût irrité par la séparation, et qu'il en voulût à Isabelle de le frustrer d'une nouvelle révélation amoureuse, il réfléchissait parfois. Ses travaux, ses repas, son sommeil, son journal persistaient comme autant de serviteurs assidus à le retenir dans sa propre gaine, alors que ses deux compagnes avaient fait une évolution illimitée, et flottaient dans des buées. D'une manière confuse, il concevait qu'à son âge, partir pour le bonheur, cela offrait d'inquiétantes difficultés. Le bonheur, pays attirant, certes, d'un appel irrésistible, mais nulle part indiqué! Sans horaire, sans gares, sans trains se dirigeant vers ces ineffables contrées, il ne voyait plus bien le lieu de départ, ni le lieu d'arrivée. C'est pourquoi d'aveuglants obstacles surgissaient devant l'esprit de Julien, car Julien n'était pas impétueux, aussi attendait-il beaucoup de choses du dehors. A la récitation de tels vers romanesques: « Si tu veux, faisons un rêve, Montons sur un palefroi » il eût vraiment cru à la nécessité d'un coursier, et se serait attendri à la pensée de voir Christine en longue jupe d'amazone.
449. Conte triste. 16
16. Il ne savait pas que les cavalcades trépidantes sont tout intérieures, que les imaginations qui bondissent se rient des destriers, si bien que la chevauchée fameuse des Walkyries est figurée suffisamment par des cris stridents et rauques, et par le fulgurant éclat des regards. Néanmoins, l'amour de Julien pour Christine avait toutes les nuances que prend le désir chez un homme raisonnable. Il reconstituait perpétuellement devant ses yeux l'image de l'amie de sa femme, gracieuse, pondérée, dont il ne connaissait bien que le visage et les mains, - réserve qui l’émouvait comme émanant• d'une suprême pudeur , dont il savait gré à Christine; et aussitôt son imagination lui représentait cette même personne dans une attitude d'extrême liberté, précédée de gêne,• de confusion, de réticences,: mais qui aboutissait à l'abandon le plus dénoué, à celui du malade devant le chloroforme, du noyé devant la vague, - et il lui savait gré de ce désordre ardent. C'est à cette seconde image qu'il devait d'être faible, de donner moins de prise à la poigne familière de ses travaux, de ses repas, de son sommeil, de son journal, et de répondre avec une patience décroissante aux prévenances timides et soutenues de la pauvre Isabelle.
Tout allait au plus mal pour ces trois âmes de bonne volonté. Un jour de novembre, Isabelle, voyant que la paix et le contentement ne s'installeraient plus au près de sa cheminée, où fumait et marmonnait un triste premier feu, interrogea Julien sur ses intentions, et écrivit à Christine pour connaître le résultat de sa retraite. Aucun des amoureux n'avait contrevenu à la promesse échangée: ils ne s'étaient pas écrits. Pareils à un couple de nageurs qui ne rencontrent ni corde, ni bouée, ni barque secourable au cours de leur excursion maritime, au lieu de se reposer dans l'absence, ils avaient, chacun de son côté, battu l'eau de leurs bras, remué les jambes inconfortablement, afin de se maintenir à la surface d'un élément qui ne leur tendait aucun appui. Ce grand travail de la pensée les avait, à leur insu, engagés l'un l'autre. Quand ils se revirent sous le regard d'Isabelle, qui avait convoqué la voyageuse, ils n'eurent point à se parler, à exposer leurs impressions: ils étaient unis, la distance silencieuse avait scellé leur secrète convention.
Tout allait au plus mal pour ces trois âmes de bonne volonté. Un jour de novembre, Isabelle, voyant que la paix et le contentement ne s'installeraient plus au près de sa cheminée, où fumait et marmonnait un triste premier feu, interrogea Julien sur ses intentions, et écrivit à Christine pour connaître le résultat de sa retraite. Aucun des amoureux n'avait contrevenu à la promesse échangée: ils ne s'étaient pas écrits. Pareils à un couple de nageurs qui ne rencontrent ni corde, ni bouée, ni barque secourable au cours de leur excursion maritime, au lieu de se reposer dans l'absence, ils avaient, chacun de son côté, battu l'eau de leurs bras, remué les jambes inconfortablement, afin de se maintenir à la surface d'un élément qui ne leur tendait aucun appui. Ce grand travail de la pensée les avait, à leur insu, engagés l'un l'autre. Quand ils se revirent sous le regard d'Isabelle, qui avait convoqué la voyageuse, ils n'eurent point à se parler, à exposer leurs impressions: ils étaient unis, la distance silencieuse avait scellé leur secrète convention.
448. Conte triste. 17
17. Isabelle consentit au divorce, courut même au devant pour qu'au moins une priorité lui restât. Enfiévrée de chagrin et de fierté, elle ne fit aucune tentative pour imposer sa tristesse, elle dédaigna aussi, dans sa dignité blessée, d'appeler à soi, pour lutter, la gaîté, la salubre gaîté feinte, qui vivifie et aiguillonne ceux qui l'accueillent; elle ne put se décider à ce difficile courage de l'enjouement, qui pourtant sait, seul, parfois, dissiper l'épaisse ténèbre amoureuse. Julien et Christine, voyant que leurs essais de sacrifice avaient échoué, se résolurent à être heureux. Ils s'épousèrent. Isabelle, tombée un jour brusquement de la joie à la détresse imméritée, en était arrivée à ce point de résignation mélancolique où les nuances et l'accentuation ne se perçoivent pas : ainsi, dans les pays du Nord, ne distingue-t-on plus la température au-dessous d'un certain degré de froid. Elle fut donc malheureuse au point mort, ce qui lui donnait l'apparence de l'apaisement et de l'indifférence et la privait de tout concours extérieur.
Les nouveaux époux, satisfaits dans leur conscience et dans leurs goûts, se félicitèrent de partir pour le bonheur, de rajeunir, de naître, pour ainsi dire. Julien connut l'image seconde de ses rêveries, l'impudique image qui avait triomphé de ses habitudes, et pour laquelle il avait sacrifié le repos d'Isabelle. Cette image lui causa des émotions plus tendres que véhémentes, car il l'avait attendue longtemps, et parce qu'elle lui fut offerte tout d'abord au cours d'une impitoyable migraine acharnée sur Christine, qui la jetait, dévêtue, d'un bord à l'autre de son lit, comme se roule sur la grève la nymphe des tempêtes. Il ne contempla donc la volupté pathétique agonie et tiède l'effet de la mort, sur le visage de son amie, qu'après avoir surpris, parmi des traits si chers, les torpeurs de la syncope et les convulsions de la névralgie percutante.
Christine aimait tendrement Julien et lui fut reconnaissante de l'aider à l'aimer passionnément. Elle s'appliqua, avec une attention et un zèle excessifs, avec une dévotion de novice, à connaître le bonheur, qu'elle obtint. Mais à travers l'éclair ineffable de cette ivresse, appelée et perdue presque ensemble, et dont elle pleurait enfantinement le cruel évanouissement, elle percevait qu'un contrat lui assurait la durée, ou du moins le renouvellement nombreux, de ces fêtes brèves et délirantes, dont bientôt le dieu serait absent, tout occupé qu'il est de servir la joie précaire et menacée.
Les nouveaux époux, satisfaits dans leur conscience et dans leurs goûts, se félicitèrent de partir pour le bonheur, de rajeunir, de naître, pour ainsi dire. Julien connut l'image seconde de ses rêveries, l'impudique image qui avait triomphé de ses habitudes, et pour laquelle il avait sacrifié le repos d'Isabelle. Cette image lui causa des émotions plus tendres que véhémentes, car il l'avait attendue longtemps, et parce qu'elle lui fut offerte tout d'abord au cours d'une impitoyable migraine acharnée sur Christine, qui la jetait, dévêtue, d'un bord à l'autre de son lit, comme se roule sur la grève la nymphe des tempêtes. Il ne contempla donc la volupté pathétique agonie et tiède l'effet de la mort, sur le visage de son amie, qu'après avoir surpris, parmi des traits si chers, les torpeurs de la syncope et les convulsions de la névralgie percutante.
Christine aimait tendrement Julien et lui fut reconnaissante de l'aider à l'aimer passionnément. Elle s'appliqua, avec une attention et un zèle excessifs, avec une dévotion de novice, à connaître le bonheur, qu'elle obtint. Mais à travers l'éclair ineffable de cette ivresse, appelée et perdue presque ensemble, et dont elle pleurait enfantinement le cruel évanouissement, elle percevait qu'un contrat lui assurait la durée, ou du moins le renouvellement nombreux, de ces fêtes brèves et délirantes, dont bientôt le dieu serait absent, tout occupé qu'il est de servir la joie précaire et menacée.
447. Conte triste. 18
18. Elle pressentit avec angoisse qu'elle tomberait des paradis du péché dans l'innocence du fidèle amour. Un jour qu'elle souffrait d'un rhume considérable, qui se prolongeait, elle s'étonna que le bonheur ne pût rien contre l'inflammation des narines et n'exorcisât pas l'éternuement. Elle douta des pouvoirs de Julien. Elle vit qu'il faisait appeler un docteur, elle comprit qu'il y a des cas où les hommes doivent être deux auprès d'une femme; elle le regretta, elle ne s'était pas représenté ainsi le bonheur. La pluie et la neige fondante obscurcirent spécialement cet hiver dévolu à leur agrément, et Julien, bien qu'empressé d'habitude à la satisfaire, laissait la saison agir sans s'interposer.
Bien certainement la jeune femme se fût soumise courageusement à ces contrariétés, si son mari eût bien voulu consentir à lui témoigner sans cesse le stupéfiant plaisir d'être à la première minute de leur mariage. Mais Julien lui-même passait avec les jours, comme tout le monde, comme toutes choses, et bien qu'il lui dît tendrement, un soir de juin: « Il y a six mois aujourd'hui, ma chérie, que j'ai le bonheur d'être votre époux », elle eut la révélation qu'elle n'était pas heureuse, qu'elle ne verrait plus en lui qu'un mari constant, passionné certes, mais non plus ce fou sans politesse et sans retenue, chaque fois méconnaissable, qui s'était pendant des semaines précipité à ses faibles genoux comme s'abat contre un mur de pierre un cheval emballé, et qui semblait, dans sa démence, prêt à toutes les excentricités, dont la fragilité éblouie de Christine recueillait le bénéfice. Un homme attentionné et tendre convenait parfaitement à Christine, mais ce serait le dernier, et elle-même le jugerait ridicule, elle le sentait bien, si, pour lui plaire, il lui répétait encore dans deux ans, comme il l'avait fait si souvent, ce vers destiné par Victor Hugo à Cléopâtre: "Les rois mouraient d'amour en entrant dans sa chambre"; Soupir insensé, prêté par le génie aux amants indigents, et qui enivrait Christine d'orgueil et de sécurité.
Nous avons suffisamment marqué la déception et la douleur qui se saisirent de nos héros, sincères mais impies. A quoi bon les suivre davantage dans la voie de l'absolu où ils se crurent le droit de s'engager, mus par la vision et l'appétit d'un bonheur sans disgrâces ?
Bien certainement la jeune femme se fût soumise courageusement à ces contrariétés, si son mari eût bien voulu consentir à lui témoigner sans cesse le stupéfiant plaisir d'être à la première minute de leur mariage. Mais Julien lui-même passait avec les jours, comme tout le monde, comme toutes choses, et bien qu'il lui dît tendrement, un soir de juin: « Il y a six mois aujourd'hui, ma chérie, que j'ai le bonheur d'être votre époux », elle eut la révélation qu'elle n'était pas heureuse, qu'elle ne verrait plus en lui qu'un mari constant, passionné certes, mais non plus ce fou sans politesse et sans retenue, chaque fois méconnaissable, qui s'était pendant des semaines précipité à ses faibles genoux comme s'abat contre un mur de pierre un cheval emballé, et qui semblait, dans sa démence, prêt à toutes les excentricités, dont la fragilité éblouie de Christine recueillait le bénéfice. Un homme attentionné et tendre convenait parfaitement à Christine, mais ce serait le dernier, et elle-même le jugerait ridicule, elle le sentait bien, si, pour lui plaire, il lui répétait encore dans deux ans, comme il l'avait fait si souvent, ce vers destiné par Victor Hugo à Cléopâtre: "Les rois mouraient d'amour en entrant dans sa chambre"; Soupir insensé, prêté par le génie aux amants indigents, et qui enivrait Christine d'orgueil et de sécurité.
Nous avons suffisamment marqué la déception et la douleur qui se saisirent de nos héros, sincères mais impies. A quoi bon les suivre davantage dans la voie de l'absolu où ils se crurent le droit de s'engager, mus par la vision et l'appétit d'un bonheur sans disgrâces ?
Inscription à :
Articles (Atom)
