7. Puis, comme l'heure du repas approchait, il s'habilla et rejoignit son hôte. Les réunions de la journée et du soir se tenaient dans une fraiche salle boisée. Celui que l'on vénérait avait sa place près de la fenêtre; autour de lui, ses deux filles aînées, mariées et maussades, veillaient au bon ordre de la maison; les deux gendres, dont l'un était officier et l'autre avocat, paraissaient goûter à la gloire de leur beau-père avec cet entrain et cette vulgarité des gens qui font enfin, régulièrement, une bonne chère dont ils n'avaient pas l'usage. La plus jeune fille du maître, qui s'appelait Corinne, et qui, âgée de dix-huit ans, était d'une beauté charmante, retenait les regards d'Antoine Arnault, lequel pourtant désespérait d'entendre sa voix ou de la voir sourire, tant elle était sage, furtive et modérée. Aussi, privé du plaisir qu'il eût eu à s'entretenir avec elle, Antoine Arnault reportait avec amertume son attention sur le petit groupe qui formait l'entourage de l'homme illustre. Il y avait là des camarades de sa jeunesse, âgés d'une cinquantaine d'années.
Les plus sots étaient avec lui familiers, et les autres trop timides. Il y avait les écrivains de quarante ans, plus vaniteux de leur métier, de leur situation, de leur futile et adroit labeur que le grand homme ne l'était de son génie. Ceux-là parlaient de la poésie, du roman ou du théâtre, avec le ton soucieux et l'assurance de personnes chargées de la conduite définitive d'un genre où elles pensent exceller.
Antoine Arnault les méprisait, fumait ses cigarettes à l'écart de ce groupe, et ne se rapprochait du grand homme que quand il le voyait solitaire. Alors, assis auprès de lui, timide et audacieux comme un enfant qui distrait un roi, il l'interrogeait à sa préférence, et la dévotion que lui inspirait ce front lumineux se mêlait de rire et d'impiété quand le jeune homme se sentait forcé d'élever la voix pour satisfaire l'ouïe affaiblie du vieillard.
Il rougissait de s'entendre prononcer à voix si haute des paroles qu’il jugeait insignifiantes et propres à le rendre ridicule, et, contrarié en même temps qu'amusé, il pensait avec impertinence : « Je parle à un homme de génie, mais je parle à un sourd. »
Quelquefois, Corinne venait s'asseoir auprès de son père et d'Antoine Arnault. Dans ces instants-là, Antoine souhaitait que, par une chance qu'il ne prévoyait pas bien, l'homme admirable l'entretînt du petit livre dont il était si fier, et pour lequel, d'ailleurs, son hôte l'avait complimenté et attiré chez lui. Mais il ne lui en reparlait jamais, et, un jour qu'Antoine avait fait allusion à un épisode qui s'y trouvait conté, il avait surpris le regard du maître distrait et insensible. Le jeune homme eût aimé attirer l'attention de Corinne et l’éblouir. Que pouvait-il faire pour gagner sa' sympathie ? Généralement, il lui disait, vers le milieu de la journée : « Je vais travailler. » Elle souriait et ne s'étonnait pas. Une fois, il lui dit :
05/02/2012
374. La Domination. 8
8. « J'ai relu ces jours-ci tous les livres de votre père ». Elle parut plus touchée. D'autres fois, il la taquinait, mais il n’était point habile à cela, car, dans la méfiance et l'essai, il avait l'esprit un peu rude et grossier, et il ne pouvait témoigner sa délicatesse que dans l'autorité et ce qu'il appelait en riant sa clémence. D'ailleurs, ayant pendant quelques jours réfléchi au parti qu'il aurait pu tirer de l'amitié de cette jeune fille, il vit bien qu'il se contenterait de son indifférence.
« L'épouser, y pensais-je ? songeait-il à présent. Je suis à l'âge où l'on ne limite pas la vie; le nom glorieux que porte en outre cette enfant m'eût par moments affligé... Décidément, je n'ai rien à faire d'elle», conclut-il. Et bientôt Antoine Arnault ne témoigna plus à Corinne que cette politesse élégante et froide qu'il était toujours fier de marquer. Il écrivait à Martin des lettres peu à peu maussades, et s'irritait de recevoir de son ami de longues épitres heureuses, pareilles à ces narrations enfantines des vacances, où tout prend de l'imprévu, du soleil et de la gaieté.
« Je le vois, pensait Antoine Arnault, je le vois, champêtre et correct, assis auprès des siens dans le jardin familial. Il sourit à ses parents, à ses neveux, à la vieille servante; il tient la main d'une de ses sœurs et l'interroge avec bonté. Il n'a de rigueur et de tenue sociale que ce qu'il croit être de la bonne éducation; mais son âme spontanée et naïve, son âme active et pure s'échappe, s'élance, porte secours, s'ébat et se mêle aux autres. Il est délicat, et pourtant rude, juste assez pour ne point s'effrayer de la rudesse : ses mains touchent toutes 'les mains sans s'étonner du contact. ..
Cher Martin, pensa Antoine Arnault, la dureté de la vie, et ta science, n'ont point prévalu contre la douceur de ton sang et contre les histoires que ta mère te contait, assise sous le frais feuillage, quand le laurier, au soleil tombant, fait une ombre noire sur les cailloux, et que le taureau rentre à l'étable, féroce et humilié, par la porte basse. Ta femme est près de toi; elle te semble charmante et inépuisable; tu ne regardes plus qu'elle, mais, avant elle, toutes les femmes te semblaient charmantes, parce que ton cœur est respectueux. Moi, Martin, je ne suis pas, comme toi, respectueux de toute la vie, je suis respectueux de la douleur, du malaise aimable, de l'inquiétude de tous les petits êtres qui cherchent leur providence. Les oiseaux des Iles, que Corinne nourrit dans une cage, m'attendrissent parce qu'ils ne savent plus où est la chaleur et le bonheur; et ils tremblent, et nous regardent. Et Rarahu aussi m'attendrit quand Loti nous dit d'elle que, brûlée de phtisie et de langueur, elle voulait « tous les marins, tous ceux qui étaient un peu beaux». Douce animalité qui, cherchant le sens de la vie, ne trouve que le plaisir !
« L'épouser, y pensais-je ? songeait-il à présent. Je suis à l'âge où l'on ne limite pas la vie; le nom glorieux que porte en outre cette enfant m'eût par moments affligé... Décidément, je n'ai rien à faire d'elle», conclut-il. Et bientôt Antoine Arnault ne témoigna plus à Corinne que cette politesse élégante et froide qu'il était toujours fier de marquer. Il écrivait à Martin des lettres peu à peu maussades, et s'irritait de recevoir de son ami de longues épitres heureuses, pareilles à ces narrations enfantines des vacances, où tout prend de l'imprévu, du soleil et de la gaieté.
« Je le vois, pensait Antoine Arnault, je le vois, champêtre et correct, assis auprès des siens dans le jardin familial. Il sourit à ses parents, à ses neveux, à la vieille servante; il tient la main d'une de ses sœurs et l'interroge avec bonté. Il n'a de rigueur et de tenue sociale que ce qu'il croit être de la bonne éducation; mais son âme spontanée et naïve, son âme active et pure s'échappe, s'élance, porte secours, s'ébat et se mêle aux autres. Il est délicat, et pourtant rude, juste assez pour ne point s'effrayer de la rudesse : ses mains touchent toutes 'les mains sans s'étonner du contact. ..
Cher Martin, pensa Antoine Arnault, la dureté de la vie, et ta science, n'ont point prévalu contre la douceur de ton sang et contre les histoires que ta mère te contait, assise sous le frais feuillage, quand le laurier, au soleil tombant, fait une ombre noire sur les cailloux, et que le taureau rentre à l'étable, féroce et humilié, par la porte basse. Ta femme est près de toi; elle te semble charmante et inépuisable; tu ne regardes plus qu'elle, mais, avant elle, toutes les femmes te semblaient charmantes, parce que ton cœur est respectueux. Moi, Martin, je ne suis pas, comme toi, respectueux de toute la vie, je suis respectueux de la douleur, du malaise aimable, de l'inquiétude de tous les petits êtres qui cherchent leur providence. Les oiseaux des Iles, que Corinne nourrit dans une cage, m'attendrissent parce qu'ils ne savent plus où est la chaleur et le bonheur; et ils tremblent, et nous regardent. Et Rarahu aussi m'attendrit quand Loti nous dit d'elle que, brûlée de phtisie et de langueur, elle voulait « tous les marins, tous ceux qui étaient un peu beaux». Douce animalité qui, cherchant le sens de la vie, ne trouve que le plaisir !
373. La Domination. 9
9. Lorsque Antoine Arnault s'était ainsi représenté les attitudes de son ami et son paisible bonheur, il songeait à sa propre enfance, à la petite ville où il était né; à son père et à sa mère trop différents de lui ; à son adolescence délicate, envenimée de fièvres et d'insomnie, tandis qu'il faisait ses études au lycée de X... et que, blessant ses camarades par son dédain et son silence, il pleurait pourtant le soir de mélancolie, en évoquant le chant du pâtre dans la plaine.
Être le maitre, et le maître" des plus -forts et des meilleurs; être celui qui commande et qui flatte, et qui, retiré le soir dans la solitude de son cœur, pense : « Hommes, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? D'être celui enfin en qui chantent le plus fortement les légendes mortes et le fier avenir, voilà ce que souhaitait ce jeune David, qui, debout devant l'immense force, appelait et provoquait la Vie.
"Je n'ai point perdu mon temps, pensait Antoine Arnault comme il réfléchissait ce soir-là à son sort; à vingt-cinq ans, un livre de moi fut bien reçu, et l'autre m'a valu l'honneur d'être ici. Ma jeunesse, mon audace, le désir et le mépris que j'ai de plaire attirent sur moi des regards intrigués. Le maître vénéré dont je suis l'hôte n'a point, il est vrai, tant de finesse qu'il puisse deviner en moi son rival, mais il goûte la forme de mon esprit et suscite volontiers ma conversation". Quant aux femmes, si je ne suis point aimé de cette petite Corinne, c'est qu'elle est sotte et insensible, et si, tout à coup, l'envie me prenait de voir un visage se troubler pour moi jusqu'à mourir, je n'aurais qu'à m'arrêter un de ces jours chez madame Maille.
« D'ailleurs, que fais-je ici ? pensa Antoine Arnault avec un peu d'aigreur, car il constatait qu'il ne goûtait pas dans cette demeure la situation prépondérante qu'il jugeait seule tolérable, et que généralement la solitude lui donnait. Voici un mois que je loge chez un maître que je respectais davantage quand je ne le connaissais point; le don qu'il m'a fait de sa présence me prive de la vénération qu'il m'inspirait; il est mon débiteur, mais je pense écrire sur lui un petit essai aimable, sincère, aigu, et nous serons quittes.
« Etait-ce, continuait-il, - car il se libérait déjà en portant son séjour dans le passé - était-ce une vie digne de moi ? Je me voyais contraint de sourire à chaque parole de mon hôte et d'être de son avis; si je me hasardais un instant à ne pas l'être, c'était pour mieux lui rendre les armes. Les deux gendres, qui ne font pas de littérature, me considéraient comme quelqu'un venu pour bien manger, et ne cessaient d'attirer mon attention sur les mets.
Être le maitre, et le maître" des plus -forts et des meilleurs; être celui qui commande et qui flatte, et qui, retiré le soir dans la solitude de son cœur, pense : « Hommes, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? D'être celui enfin en qui chantent le plus fortement les légendes mortes et le fier avenir, voilà ce que souhaitait ce jeune David, qui, debout devant l'immense force, appelait et provoquait la Vie.
"Je n'ai point perdu mon temps, pensait Antoine Arnault comme il réfléchissait ce soir-là à son sort; à vingt-cinq ans, un livre de moi fut bien reçu, et l'autre m'a valu l'honneur d'être ici. Ma jeunesse, mon audace, le désir et le mépris que j'ai de plaire attirent sur moi des regards intrigués. Le maître vénéré dont je suis l'hôte n'a point, il est vrai, tant de finesse qu'il puisse deviner en moi son rival, mais il goûte la forme de mon esprit et suscite volontiers ma conversation". Quant aux femmes, si je ne suis point aimé de cette petite Corinne, c'est qu'elle est sotte et insensible, et si, tout à coup, l'envie me prenait de voir un visage se troubler pour moi jusqu'à mourir, je n'aurais qu'à m'arrêter un de ces jours chez madame Maille.
« D'ailleurs, que fais-je ici ? pensa Antoine Arnault avec un peu d'aigreur, car il constatait qu'il ne goûtait pas dans cette demeure la situation prépondérante qu'il jugeait seule tolérable, et que généralement la solitude lui donnait. Voici un mois que je loge chez un maître que je respectais davantage quand je ne le connaissais point; le don qu'il m'a fait de sa présence me prive de la vénération qu'il m'inspirait; il est mon débiteur, mais je pense écrire sur lui un petit essai aimable, sincère, aigu, et nous serons quittes.
« Etait-ce, continuait-il, - car il se libérait déjà en portant son séjour dans le passé - était-ce une vie digne de moi ? Je me voyais contraint de sourire à chaque parole de mon hôte et d'être de son avis; si je me hasardais un instant à ne pas l'être, c'était pour mieux lui rendre les armes. Les deux gendres, qui ne font pas de littérature, me considéraient comme quelqu'un venu pour bien manger, et ne cessaient d'attirer mon attention sur les mets.
372. La Domination. 10
10. « Les hommes de roman et de théâtre que je ne flattais point me regardaient comme un débutant naïf lequel cherche à se passer d'eux, mais ne saurait aller loin sans leur secours. Les deux filles mariées, apparemment de prudentes ménagères, faisaient sans doute entre elles le calcul de ce que coûterait à la famille mon séjour qui se prolongeait, et, enfin, l'aimable Corinne me voit sans en être intriguée ni troublée ! Antoine Arnault 'prit la résolution de quitter la demeure illustre où il vivait depuis plus d'un mois. Après le dîner, ce soir-là, comme tout le petit groupe était assis devant la maison, près des pelouses que l'ombre envahissait, Antoine Arnault annonça timidement qu'il repartait pour Paris. Il demanda à son hôte la permission de prendre congé de lui le lendemain; il le remerciait, avec gravité et embarras, du bonheur qu'il avait eu à partager son existence.
Et, en effet, il goûtait en ce moment, avec une précieuse tristesse, la saveur de cet instant humain, la forme de cet homme que les honneurs des villes avaient rendu insigne et glorieux, et qui, dans la fraîche énigme de la nuit des jardins, n'avait de soutien que lui-même et que les tendres filles appuyées contre son cœur. Qu'était-il dans la nuit grise et scintillante? un être chétif et diminué qui va se mêler à la mort. Corinne, au travers de l'ombre qui altérait les voix qui leur donnait un accent falot et déprimé lui demandait par instant : « Tu n'as pas froid ? » Il répondait: « Non », comme quelqu'un qui pense au froid éternel.
Les géraniums et la verveine répandaient dans l'obscurité une odeur mystérieuse, échappée de leurs cœurs fermés. Quelque chose bougeait dans l'air, des insectes, un oiseau, un peu de vent.
Et Antoine Arnault, immobile; glacé, éperdu de rêverie et de tristesse, goûtait cette mélodie, ce silence, cet abîme, ces vies, toute la vie, et sentait monter à ses lèvres le goût du désir doux et funèbre.
Il regarda auprès de lui, et vit Corinne qui était .assise là;. il sentit qu'elle le regardait. Il lui dit : "Je pars demain".
Elle répondit: : "Ah ! comme un enfant qui s'est fait un peu mal".
Elle se tut, et puis demanda, en faisant effort sur elle- même : "Est-ce qu'il faut que vous partiez demain ? "
Il répondit : "Oui", d’un ton définitif dont il fut satisfait.
Elle sentit qu'elle ne pouvait plus rien dire.
Regrettant sa brusquerie et la confusion où elle avait mis la jeune fille, il lui parla avec bonté, il l'interrogea sur ses études, sur ses occupations; il lui donnait des conseils pour la vie, le caractère et le bonheur, jeune professeur qui touche à l'éducation des femmes comme on corrige un devoir aimable.
Elle disait « oui » à voix basse ou bien se taisait.
Un coup de vent plus vif ayant rafraichi l'atmosphère, on se leva pour rentrer.
Et, en effet, il goûtait en ce moment, avec une précieuse tristesse, la saveur de cet instant humain, la forme de cet homme que les honneurs des villes avaient rendu insigne et glorieux, et qui, dans la fraîche énigme de la nuit des jardins, n'avait de soutien que lui-même et que les tendres filles appuyées contre son cœur. Qu'était-il dans la nuit grise et scintillante? un être chétif et diminué qui va se mêler à la mort. Corinne, au travers de l'ombre qui altérait les voix qui leur donnait un accent falot et déprimé lui demandait par instant : « Tu n'as pas froid ? » Il répondait: « Non », comme quelqu'un qui pense au froid éternel.
Les géraniums et la verveine répandaient dans l'obscurité une odeur mystérieuse, échappée de leurs cœurs fermés. Quelque chose bougeait dans l'air, des insectes, un oiseau, un peu de vent.
Et Antoine Arnault, immobile; glacé, éperdu de rêverie et de tristesse, goûtait cette mélodie, ce silence, cet abîme, ces vies, toute la vie, et sentait monter à ses lèvres le goût du désir doux et funèbre.
Il regarda auprès de lui, et vit Corinne qui était .assise là;. il sentit qu'elle le regardait. Il lui dit : "Je pars demain".
Elle répondit: : "Ah ! comme un enfant qui s'est fait un peu mal".
Elle se tut, et puis demanda, en faisant effort sur elle- même : "Est-ce qu'il faut que vous partiez demain ? "
Il répondit : "Oui", d’un ton définitif dont il fut satisfait.
Elle sentit qu'elle ne pouvait plus rien dire.
Regrettant sa brusquerie et la confusion où elle avait mis la jeune fille, il lui parla avec bonté, il l'interrogea sur ses études, sur ses occupations; il lui donnait des conseils pour la vie, le caractère et le bonheur, jeune professeur qui touche à l'éducation des femmes comme on corrige un devoir aimable.
Elle disait « oui » à voix basse ou bien se taisait.
Un coup de vent plus vif ayant rafraichi l'atmosphère, on se leva pour rentrer.
04/02/2012
371. Les innocentes ou la sagesse des femmes. Introduction
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** Ces quinze nouvelles d'inspiration autobiographique sur le ton de la confidence évoquent les émois, les mensonges et les aveux que suscitent les passions amoureuses.
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** Je publie sur ce blog (messages 366 à 370 ci-après) la nouvelle intitulée "pendant l'absence"
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Les Innocentes ou la Sagesse des femmes forme une succession de confidences qui se lisent comme testament amoureux d'Anna de Noailles. Dans une oeuvre essentiellement poétique, il s'agit de son seul vrai recueil de nouvelles. Elle le publie à quarante-sept ans. La part de soi, celle de ses élans de femme, elle s'est essayée à la dire dans ses romans, mais elle est surtout parvenue à la transmettre dans sa poésie. Les quinze textes courts des Innocentes sonnent juste. Succession de pensées intimes, de dialogues imaginés, de lettres jamais envoyées, ces petits contes parlent du trouble, de la passion, de la fidélité, du mensonge et des aveux. C'est féministe avant la lettre. On dirait aujourd'hui : «C'est du vécu.»
«Je prétends passer à la postérité en souriant», disait-elle, dans une mélancolique coquetterie. Anna de Noailles (1876-1933) n'a cessé de naviguer entre une incroyable aptitude au bonheur et un noir désespoir. Son enfance dorée est brisée à neuf ans par la mort de son père. Sa jeunesse surdouée reste inquiète. Poétesse adulée, femme fascinante, elle vit sans cesse dans le doute et l'incapacité d'aimer. Chez elle se presse le Tout-Paris artistique, littéraire et politique, mais c'est la poésie qui l'emporte et la fait exister. Une poésie sensuelle et triste, libre et désespérée, marquée par l'attachement à la nature et le sentiment de l'éphémère. Tout chez elle est à redécouvrir
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** Cet ouvrage qui appartient désormais au domaine public est néamoins publié par la librairie "La Procure"
** Il est également accessible gratuitemment sur le site Gallica - Bibliothèque Bationale de France
370. Les innocentes ou la sagesse des femmes. 1
"Les Innocentes ou la sagesse des femmes" - Pendant l'absence.
1. C'est un bien beau mystère, mon amour, qu'un visage qui, par son naturel, sa gravité, son enjouement, se donne l'air aux yeux de tous de s'allier à la vie présente, aux circonstances du moment, alors qu'enveloppé de son obsession il est, éloigné de l'univers et s'en va sans cesse regoûter à un secret bonheur, - précis et limité comme la lune ronde sertie d'obscur indigo, - mais dont il se nourrit avec une infatigable répétition. C'est ainsi que par la mémoire et le délice je suis plongée dans notre heure heureuse, autant que le pigeon affamé dans son écuelle rayonnante de grains radieux. Je fais avec minutie et avec ordre ce repas de l'âme. Je revois la chambre où je t'attendais et où, malgré la certitude de ta venue, je croyais que tu ne viendrais pas. Non pas que je doutasse de ton amour, mais de tout ce qui est possible, de tous les moyens de se rejoindre; et cette simplicité parfaite qui était que tu arrivasses près de moi, je ne me la représentais plus. J'étais dans cette chambre avec le sentiment du désert et du délaissement infini. Tout m'était devenu hostile, inaccoutumé: les sièges, le sofa, et moi-même, et mon vêtement grave et modeste. Je ne savais si je devais m'allonger pour un moment de repos ou bien inspecter cette pièce mi-obscure, où les meubles et la tapisserie, contemplés distraitement, devaient m'être pourtant plus sacrés soudain qu'un port d'Orient pour le voyageur d'Europe qui, établissant sa carrière, aperçoit pour la première fois l'horizon dévolu désormais à sa destinée nouvelle.Je pressais sur moi mon manteau, sachant instinctivement que ces tissus accumulés sur le cœur représentaient ma défense, ma négation, ma force contre toi, et ma solitude aussi, l'obstacle à notre unité.
L'esprit comme essoufflé de minute en minute, je m'étendis enfin sur un canapé, et là, immobile, glacée, l'âme comme frappée d'un poignard, j'expirais dans l'accélération d'une mort rapide, je t'oubliais, je ne te souhaitais plus, je renonçais à toi. Et la porte s'ouvrit, et tu vins, et tu fus là. Dans l'ombre tu me tendis ta main timidement, et moi aussi je t'offris la mienne avec tristesse et confusion, et nous fûmes comme ceux qui vont mourir, qui se confessent tout l'un à l'autre en silence, s'emparent spirituellement l'un de l'autre, et par anticipation se sont tout avoué et tout pardonné.
1. C'est un bien beau mystère, mon amour, qu'un visage qui, par son naturel, sa gravité, son enjouement, se donne l'air aux yeux de tous de s'allier à la vie présente, aux circonstances du moment, alors qu'enveloppé de son obsession il est, éloigné de l'univers et s'en va sans cesse regoûter à un secret bonheur, - précis et limité comme la lune ronde sertie d'obscur indigo, - mais dont il se nourrit avec une infatigable répétition. C'est ainsi que par la mémoire et le délice je suis plongée dans notre heure heureuse, autant que le pigeon affamé dans son écuelle rayonnante de grains radieux. Je fais avec minutie et avec ordre ce repas de l'âme. Je revois la chambre où je t'attendais et où, malgré la certitude de ta venue, je croyais que tu ne viendrais pas. Non pas que je doutasse de ton amour, mais de tout ce qui est possible, de tous les moyens de se rejoindre; et cette simplicité parfaite qui était que tu arrivasses près de moi, je ne me la représentais plus. J'étais dans cette chambre avec le sentiment du désert et du délaissement infini. Tout m'était devenu hostile, inaccoutumé: les sièges, le sofa, et moi-même, et mon vêtement grave et modeste. Je ne savais si je devais m'allonger pour un moment de repos ou bien inspecter cette pièce mi-obscure, où les meubles et la tapisserie, contemplés distraitement, devaient m'être pourtant plus sacrés soudain qu'un port d'Orient pour le voyageur d'Europe qui, établissant sa carrière, aperçoit pour la première fois l'horizon dévolu désormais à sa destinée nouvelle.Je pressais sur moi mon manteau, sachant instinctivement que ces tissus accumulés sur le cœur représentaient ma défense, ma négation, ma force contre toi, et ma solitude aussi, l'obstacle à notre unité.
L'esprit comme essoufflé de minute en minute, je m'étendis enfin sur un canapé, et là, immobile, glacée, l'âme comme frappée d'un poignard, j'expirais dans l'accélération d'une mort rapide, je t'oubliais, je ne te souhaitais plus, je renonçais à toi. Et la porte s'ouvrit, et tu vins, et tu fus là. Dans l'ombre tu me tendis ta main timidement, et moi aussi je t'offris la mienne avec tristesse et confusion, et nous fûmes comme ceux qui vont mourir, qui se confessent tout l'un à l'autre en silence, s'emparent spirituellement l'un de l'autre, et par anticipation se sont tout avoué et tout pardonné.
369. Les innocentes ou la sagesse des femmes. 2
2. Et c'est en effet un grand aveu et un grand pardon d'être seuls ensemble, avec l'intention du bonheur, dans une chambre secrète, fermée comme un tombeau. Fut-ce une minute heureuse ? Je ne sais, nul mot ne peut convenir, mais il y a de la majesté, et du désarroi sacré, et un calme funèbre aussi, dans ces deux voix qui se parlent dignement encore, alors que l'âme ne peut ignorer ce qu'il adviendra. Tu avais ajouté une goutte de parfum de fleur à ta personne, et tandis que cet arôme de jardin montait vers moi comme un fin rayon d'odeur satisfaisante, je m'attendrissais à l'idée que tu avais cru pouvoir te parachever, te surcharger de meilleur, t'environner de quelque agrément encore, toi si complet pour moi, si mystérieusement trop bien, et dont un seul des cils brillants me transperce ardemment comme la flèche plantée au cœur des saintes andalouses.
Et puis, après cette stupeur muette, embarrassée, balbutiante, tout nous devint naturel; nous fûmes à l'aise et comme sans émotion; nous organisions de reposer côte à côte et de respirer ensemble loin de tout l'univers. Nous étions tranquilles, nous qui nous aimions tant, et pareils à des enfants qui, ayant pu échapper par ruse à la vigilance des grandes personnes, ont rejoint le coin préféré du parc, son ombre enchanteresse où se trouvent les arceaux du jeu de croquet, les cordages aériens de la gymnastique et la délicieuse balançoire, convoitée, défendue, enivrante.
Dans cette chambre étroite et sombre, tant que tu fus près de moi, contre moi, miré en moi, oui, tout nous parut naturel. Nous n'eûmes pas ces grands bouleversements dont on parle dans les livres romanesques. J'étais, certes, éblouie par ton visage si proche et ton regard recouvrant le mien, et je me disais, pour la première fois de ma vie, que c'est bien beau les yeux, que c'est incroyablement beau, mais on est étourdi aussi par le soleil sans qu'il y ait là un miracle angoissant; et s'il nous faut expier un jour ce simple et divin bonheur d'avoir pressé notre passion entre notre bras, je dirai que l'inimitié du sort, excède ses droits, que nous fûmes sans torts et sans prétentions extrêmes, et non désignés pour la vengeance du destin.
Et puis, après cette stupeur muette, embarrassée, balbutiante, tout nous devint naturel; nous fûmes à l'aise et comme sans émotion; nous organisions de reposer côte à côte et de respirer ensemble loin de tout l'univers. Nous étions tranquilles, nous qui nous aimions tant, et pareils à des enfants qui, ayant pu échapper par ruse à la vigilance des grandes personnes, ont rejoint le coin préféré du parc, son ombre enchanteresse où se trouvent les arceaux du jeu de croquet, les cordages aériens de la gymnastique et la délicieuse balançoire, convoitée, défendue, enivrante.
Dans cette chambre étroite et sombre, tant que tu fus près de moi, contre moi, miré en moi, oui, tout nous parut naturel. Nous n'eûmes pas ces grands bouleversements dont on parle dans les livres romanesques. J'étais, certes, éblouie par ton visage si proche et ton regard recouvrant le mien, et je me disais, pour la première fois de ma vie, que c'est bien beau les yeux, que c'est incroyablement beau, mais on est étourdi aussi par le soleil sans qu'il y ait là un miracle angoissant; et s'il nous faut expier un jour ce simple et divin bonheur d'avoir pressé notre passion entre notre bras, je dirai que l'inimitié du sort, excède ses droits, que nous fûmes sans torts et sans prétentions extrêmes, et non désignés pour la vengeance du destin.
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