03/08/2014

692. Anna de Noailles. La grande Guerre. 13/17
















Visite à la cathédrale de Reims

Le chemin qui t'approche et qui conduit vers toi
Est délié, penchant et noble;
On voit se mélanger au flot rose des toits
Les carrés bleus de tes vignobles;

Et puis l'on t'aperçoit au centre du vallon,
Un peu petite dans l'abîme,
Toi dont la renommée est le chant le plus long
Que le sol ait voué aux cimes!

Ton nom et ta douleur ont dominé les cris
De ceux qui luttent et qui saignent;
Les corps sentaient en toi le mal fait à l'esprit;
Mais est-il sage qu'on te plaigne?

- Je t'ai vue, ô beauté que rien n'a pu flétrir,
Plus tourmentée et plus savante,
Sans doute fallait-il que tu saches souffrir
Pour que ta pierre fût vivante,

Vivante et délicate, et pareille à la chair,
Inspirant l'amour et les larmes
Quand le vol des oiseaux et l'azur d'un soir clair
Te traversent comme des armes.

On ne sait plus quel vent soufflant d'un ciel affreux
A pris ton noble corps pour cible,
A fané ton portail suave et rigoureux,
Et t'a faite enfin si sensible!

O face fatiguée et calme, grand témoin
Des sacres, des fléaux, des âges,
L'univers te louait, mais le cœur t'aimait moins
Quand tu n'avais pas ce visage,

Ce visage aplani, résistant, consentant,
Qui, montrant les os de sa face,
Sait bien que sa beauté, fille altière du temps,
A la profondeur pour surface!

O beau visage osseux où, dans l'emmêlement
De tout ce qu'on voulut détruire,
Flotte de pierre en pierre, indivisiblement,
Le charme illustre des sourires;

Les anges, les beaux dieux, les madones, les rois
N'ont pas quitté leurs alvéoles;
Dans ce chaos tranquille et sans nul désarroi,
Leur songe se maintient et vole.

Cette antique assemblée aux doigts joints et brisés
A son logis dans ton désastre;
Tu gardes sous ton air finement épuisé
La solide clarté des astres.

L'oubli, qui chaque jour mêle tout ce qui fut
Aux cendres légères des mondes,
Se heurte  à ta vigueur qui dresse le refus
De sa présence sombre et blonde.

Qu'on cesse de te plaindre, ô roc, toi que l'on voit
Transpercé par des hirondelles,
Toi, gouffre de l'azur, et la muette voix
Qui dit les choses éternelles !...

Astres qui regardez...

Astres qui regardez les mondes où nous sommes,
Pure armée au repos dans la hauteur des cieux,
Campement éternel, léger, silencieux,
Que pensez-vous de voir s'anéantir les hommes ?
A n'être pas sublime aucun ne condescend;
Comme un cri vers l'azur on voit jaillir leur sang
Qui, sur nos cœurs contrits, lentement se rabaisse.
- Morts sacrés, portez-nous un plausible secours !
Notre douleur n'est pas la sœur de votre ivresse;
Vous mourez! Concevez que c'est un poids trop lourd
Pour ceux qui, dans leur grave et brûlante tristesse,
Ont toujours confondu la vie avec l'amour...