09/02/2013
640. Marcel Proust évoque Anna de Noailles
Opinions de contemporains, citées par René Gillouin à la fin de sa biographie de la Comtesse de Noailles : Marcel Proust sur "les Éblouissements"
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J'aurais aimé m'attarder aux beautés de pure technique aussi bien qu'aux autres, vous signaler au passage... tant de notations d'une justesse délicieuse :
Dans les taillis serrés ou la pie en sifflant
Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc.
. . . Près des flots de la Dranse
Où la truite glacée et fluide s'élance,
Hirondelle d'argent aux ailerons mouillés. . .
Métaphores qui se composent et nous rendent le mensonge de notre première impression, quand nous promenant dans un bois ou suivant les bords d'une rivière nous avons pensé d'abord en entendant rouler quelque chose que c'était quelque fruit et non un oiseau, ou quand surpris par la vive fusée au-dessus des eaux d'un brusque essor, nous avons cru au vol d'un oiseau avant d'avoir entendu la truite retomber dans la rivière. Mais ces charmantes et toutes vives comparaisons qui substituent à la constatation de ce qui est la résurrection de ce que nous avons senti... disparaissent elles-mêmes à côté d'images vraiment sublimes, toutes créées, dignes des plus belles d'Hugo. Il faudrait avoir lu toute la pièce sur la splendeur, l'ivresse, l'élan de ces matinées d'été où on renverse la tète afin de suivre des yeux un oiseau lancé jusqu'au ciel, pour éprouver tout le vertige, sentir tout le mystère de ces deux derniers vers :
Tandis que détaché d'une invisible fronde
Un doux oiseau jaillit jusqu'au sommet du monde
Connaissez-vous une image plus splendide et plus parfaite que celle-ci : (il s'agit de ces admirables Eaux de Damas qui s'élancent et montent dans le fût des fontaines, puis retombent, font passer partout les linges mouillés de leur fraîcheur et l'odeur du melon et des poires crassanes avec un parfum de rosier).
Comme une jeune esclave
Qui monte, qui descend, qui parfume et qui lave !
Là encore pour comprendre toute la noblesse, toute la pureté, tout Y invente de cette image si soudaine et si achevée, qui naît immédiate et complète, il faut relire la pièce, l'une des plus poussées en expression, des plus entièrement senties aussi de ce volume, peinte du commencement jusqu'à la fin, en face, en présence d'une sensation pourtant si fugace qu'on sent que l'artiste a dû être obligé de la recréer mille fois en lui pour prolonger les instants de la pose et pou- voir achever sa toile d'après nature, — une des plus étonnantes réussites, le chef d'œuvre peut-être de Y impressionnisme littéraire.
(Le Figaro 15 juin 1907)
639. Léon Blum évoque Anna de Noailles
Opinions de contemporains, citées par René Gillouin à la fin de sa biographie de la Comtesse de Noailles : Léon Blum sur l’Œuvre poétique de Madame de Noailles
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Le retour au Romantisme fut, il y a dix ans, le caractère du mouvement poétique. Ce qu'on a nommé l'humanisme ne fut qu'un romantisme rajeuni. Mais chez les plus distingués des humanistes l'influence verlainienne restait sensible, et Madame de Noailles en est restée, à ce que je crois, totalement exempte. Elle n'est guère qu'une romantique, et c'est de Musset que je la verrais proche, un Musset qui ne cherche pas l'esprit, un Musset sans sa grâce allante et sa plaisanterie désinvolte, sans son penchant oratoire, sans toute sa facilité française, un Musset plus âpre, plus chargé, plus fiévreux, plus complexe, au sang plus lourd, je voudrais pouvoir dire un Musset barbare.
Il faut cependant marquer dès à présent quelques différences essentielles. Sans doute le lyrisme de Lamartine, de Musset ou même de Hugo est un lyrisme purement personnel. Mais si le poète se chante lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème, sorti d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le rêve romantique, le chant romantique, même en ce
qu'ils eurent de plus spécial ou de plus neuf, furent le rêve et le chant communs d'un moment de l'humanité... Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa poésie sort d'elle-même et retombe en elle, comme l'élan du jet d'eau dans le bassin. Son éternel sujet, c'est sa personne, mais dans ce qu'elle a de particulier, d'unique, non dans ce qu'elle a de commun et de général...
L'inspiration lyrique s'est toujours ramenée à un nombre limité de thèmes uniformes, et ce qu'il y a d'analogue entre tous ces thèmes, c'est qu'ils posent soit l'accord, soit le conflit d'un des sentiments généraux de l'âme avec une force ou avec un état extérieur... Le poème lyrique apparaît d'ordinaire comme un dialogue, dialogue avec l'être aimé, avec la vie, avec la mort, avec le bonheur, avec les puissances naturelles. Et voici qu'en trois volumes de vers Madame de Noailles exhale un long solo où l'on n'en- tend jamais parler qu'une âme. Il y a là des vers d'amour, sans doute, bien qu'assez rares, mais où il semble que la force du désir s'élance seule, comme un cri sans écho à qui rien ne répond... Nul poème ne traduisit plus intensément que ceux-là le sentiment de la vie, mais c'est la vie d'un être à qui la conscience
de sa propre réalité suffit, qui ne vivrait pas moins s'il était seul vivant au monde, et cette certitude, cette volonté d'être qui sort du plus intime de sa substance gonfle sa personne sans jamais s'en échapper...
Ce lyrisme sans humanité, sans religion, — au sens où l'entendaient les romantiques, — où l'on ne trouve ni aspiration, ni besoin, ni foi, ni doute dont les autres hommes aient leur part, qui ne connaît ou ne touche hors de soi nulle raison de vivre, de souffrir ou d'espérer, ce lyrisme d'une sorte unique tient-il à un vice où à une vertu, représente-t-il une force ou
une faiblesse, faut-il l'exalter ou le condamner ? Je ne sais trop, et l'avenir en décidera mieux que nous. Mais je crois que là est la singularité, le don original, la raison d'être du poète...
(La Revue de Paris, 15 juin 1908).
638. Maurice Barrès évoque Anna de Noailles
Opinions de contemporains, citées par René Gillouin à la fin de sa biographie de la Comtesse de Noailles : Maurice Barrès
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Les poèmes de Mme de Noailles ont obtenu à leur naissance un prodigieux succès. O merveille, on y trouvait de la poésie ! Mais cette poésie, qu'avait-elle de singulier ? Je crois que je pourrais le dire. Nos grands romantiques sont mêlés de mort. Mme de Noailles est toujours un chant qui s'élève, une flamme. On connait un terrible mot révélateur de Chateaubriand : « Quand je peignis René, écrit-il, j'aurais dû demander â ses plaisirs le secret de ses ennuis. » Dans la sombre poésie de nos grands romantiques, en effet, il y a de la fatigue et de la dépression nerveuse. Au contraire, chez l'auteur du Visage émerveillé on voit au premier plan la jeunesse qui s'étonne, qui appelle le choc de la vie et qui s'impatiente de ne point recevoir l'univers dans son âme.
Cet infatigable élan vers toutes les promesses de bonheur, cet infini besoin, ce courage à sentir, à désirer, à vivre nous sont rendus intelligibles avec des ressources inépuisables d'invention verbale et musicale. Je ne puis rien détacher d'un livre que toutes les femmes et les jeunes gens commencent à se réciter. Ses cantilènes frémissantes sont illustrées d'images rapides et inoubliables. Mais derrière tous les battements de ce cœur précipité j'entends un thème monotone. Il est tout le génie dont nous la voyons douée ou, pour mieux dire, affligée. « Il faudra vieillir et mourir, mais j'aurai été le cœur le plus gonflé et d'où monta le plus haut cri. Jeunes hommes, sachez que, vivante, je fus le point le plus sensible de l'univers...»
Quelle est cette voix qui se vante, si vaine et si attendrissante ? La femme vivra toujours dans le même cercle d'images. Ce n'est ici qu'une variante géniale de l'éternel cantique féminin. C'est le vieux Cantique des cantiques : « Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons de Salomon. » Ainsi chantait la Sulamite.
Cet appel qui fait frissonner monte de tous les fameux jardins, du paradis où Ève mentit, des harems de Salomon, du balcon fleuri de Juliette et des arceaux d'un cloître, où la sainte discipline l'épure, l'apaise et le transforme, mais aussi, en le comprimant, semble parfois l'exacerber...
Un tel poète nous aide à comprendre ce que furent par exemple les Hugo et les Lamartine. Celui-ci, à la campagne, sortait le matin avec un exemplaire à grandes marges du Tasse ou de l'Arioste ; il lisait quelques strophes : sous leur action, sa source intérieure jaillissait et il écrivait, sans que sa volonté y prît une part discernable, ses magnifiques psalmodies. Hugo était le lieu d'un pareil phénomène. De là l'étonnement qu'il ressentait de son génie, jusqu'à se dire, à notre grand scandale : « Ne suis-je pas la bouche de Dieu ? »
Ces grands favorisés ont des âmes qui se mettent plus aisément en branle que les nôtres. Le rythme de leurs paroles vient de celui de leurs sentiments. D'où voulez-vous que naisse la noblesse des expressions, sinon de la noblesse du cœur ? Nul vrai poète qui ne soit magnanime. D'ailleurs la faculté de se représenter clairement et fortement un grand nombre d'êtres et de choses, c'est le don divin par excellence, c'est la charité et la sympathie.
Mme de Noailles aime admirer. Elle en use avec les œuvres et avec les gens comme avec les légumes, les fleurs, les arbres et les paysages. Partout elle trouve à s'émerveiller, disons mieux, à être humaine. Quand il y a tant de regards qui appauvrissent nécessairement ce qu'ils considèrent, parce qu'ils sont des regards d'hommes chétifs, voici qu'avec une admirable plénitude cette âme royale enrichit et ennoblit, charge de richesse et vivifie tous les objets vers quoi elle se tourne. Dans la dure vie positive, cette générosité d'âme et cette spontanéité entraînant à des erreurs... Mais, dans le domaine des arts, cette incompressible puissance de charité est le premier moyen du génie.
(Le Figaro, 9 juillet 1904).
637. René Gillouin. Anna de Noailles
La Comtesse Mathieu de Noailles, par René Gillouin (1908)
La comtesse Mathieu de Noailles descend par son père de la puissante maison valaque des Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu du XIX e siècle. Son grand-père Georges Bibesco, hospodar de Valachie de 1843 à 1848, avait épousé une princesse moldave de race grecque, Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des princes Bassaraba de Brancovan. Celui-ci vécut assez pour adopter également le fils aîné de Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato, Grégoire, à qui furent transférés tous les titres, privilèges et dignités de l'antique famille des Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan, sa veuve, mère de Constantin de Brancovan que Paris a connu directeur de la Renaissance latine, et de Mesdames la comtesse de Noailles et la princesse de Chimay, appartient à la famille- grecque orientale des Musurus, où la haute culture est traditionnelle. Un cardinal Musurus fut l'ami et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une recension de Platon. Le père de Madame de Brancovan, Musurus Pacha, ambassadeur de Turquie à Londres, a laissé une traduction de Dante en grec ancien. On sait quelle admirable
pianiste est la princesse de Brancovan elle-même..
Le mélange en Madame de Noailles des sangs des Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut expliquer, ou au moins symboliser, la diversité de son génie âpre et viril, mol, pliant et passionné, amoureux pourtant de raison et de mesure.
L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée entre Paris où elle est née et la Haute-Savoie où la princesse de Brancovan passe plusieurs mois chaque année en son château d'Amphion, sur les bords du lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie est un pays à deux visages, l'un tendre et presque voluptueux, où déjà s'empreint la mollesse italienne, l'autre, touché de la rudesse alpestre, où l'expression de la passion se nuance de gravité, de concentration et de profondeur. C'est celui-ci surtout qu'en ses jeunes années aimait à contempler Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint François de Sales et de Jean-Jacques Rousseau en précisaient pour elle le sens émouvant, et c'était toute une sensibilité catholique et romantique dont s'imprégnait son cœur précoce :
Un romanesque ardent émanait de cette eau
Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau...
C'était une sublime, immense rêverie...
Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau,
Village qu'éveillait le remous d'un bateau,
Petits couvents voilés par des aristoloches,
Senteur des ronciers bleus, matin trais, voix des cloches
Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit :
« Il est pour les agneaux de luisants paradis »...
Barque passant le soir en croisant ses deux voiles
Comme un ange attendri courbé sous les étoiles,
C'est vous qui m'avez fait ce cœur triste et profond,
Si sensible, si chaud que l'univers y fond.
Les Éblouissements, page 211.
Les jardins et la campagne d'Amphion sont à la source de ce qu'il y a de plus pur et de plus pénétrant dans le sentiment de la nature de Madame de Noailles. Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne heure, non-seulement avec une rare intensité, mais avec une qualité tout originale. Un jour de sa toute enfance, au cours d'une promenade elle entendait les grandes personnes causer de décorations. Ayant demandé qu'on lui expliquât ce mot nouveau pour elle : a les décorations, lui fut-il répondu, sont la récompense des belles actions ». A ce moment les promeneurs passaient sous un magnifique acacia qui embaumait : « Eh bien ! s'écria l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia ?»
Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier mouvement de son cœur en face de la nature est celui même de Xerxès chargeant de bracelets et de colliers son fameux platane.
L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce fut la musique, l'Art-Femme, synthèse obscure de tout idéalisme et de toute sensualité. Des années, comme dans les jardins, elle a vécu dans la musique sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa plénitude. Cœur puéril et passionné que le désespoir solitaire, tendu, sublime de Beethoven, l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses sonates "dont l'andante est si fort que la main sur son cœur
On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur, la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de Wagner contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient jusqu'au délire !
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Source : Digitized by the Internet Archive in 2011 with funding from University of Toronto
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René Gillouin, né à Aouste (Drôme) le 11 mars 1881 et mort en 1971, est un intellectuel de la droite traditionaliste, écrivain, critique littéraire, journaliste et homme politique français.
08/02/2013
636. A propos du recueil "Les Eblouissements"
Le
27 avril 1907, Calmann-Lévy mettait en vente Les Éblouissements, un volume de
quatre cent vingt pages ; l'on pouvait lire sur la couverture cette phrase du Banquet
de Platon : « Le cœur me bat avec plus de violence qu'aux corybantes*. » L'ouvrage comportait cent soixante-neuf poèmes (dont un peu plus d'un tiers
seulement avaient été publiés) ; il était divisé en quatre sections : «
Vie-joie lumière », « Beauté de la France », « Les Jardins », « La Douleur et
la mort ». Le succès est
immédiat, « presque sans précédent pour un livre de poésie », exulte l'éditeur,
qui annonce dès le 10 mai une cinquième édition. A quelques exceptions près, la
critique est très favorable ; Pierre Hepp dans La Grande Revue,
Proust dans le supplément littéraire du Figaro, Ripert dans La
Revue hebdomadaire, plus tard Henry Bordeaux, André Chaumeix, Corpechot,
Gillouin; le « réseau » joue à plein [...]
Voyageant dans le Bourbonnais au printemps 1907, Daniel Halévy avait placé le dernier recueil d'Anna dans la pochette de son sac. Un soir, après le dîner, il l'ouvrit au hasard ; son émerveillement fut instantané : J'ai lu vingt pages. Quel plaisir ! Toute l'Europe levantine, italienne et grecque est soudain entrée dans ma chambre d'auberge. [...] Tout cela est beau. Savourons le plaisir de prononcer un mot fort sans mentir
Ce succès la flattait et l'exaspérait à la fois. « Ils voudraient toucher mes mains et mes yeux pour être à leur tour enflammés », disait-elle. Et elle souffrait de ne plus jouir de l'intimité qui lui était tellement indispensable. Son salon ne désemplissait pas : hommes de lettres, hommes politiques, jeunes, vieux, amateurs, professionnels, journalistes forçaient sa porte. Plus d'une fois, il lui fallut trouver refuge chez sa mère — qui habitait à présent avenue Victor-Hugo — ou chez Hélène — qui s'était installée rue Greuze. Et même parfois aller respirer les précieuses essences des jardins imaginés par Albert Kahn à Boulogne ; ce lieu qu'elle appelait « Le Jardin qui dilate le coeur » lui avait inspiré quelques-uns des poèmes de son dernier recueil.
Lorsque le soir tombait, elle s'arrachait à regret à la contemplation des chênes et des cèdres nains du jardin japonais, et des cascatelles qui serpentaient au milieu des aubépines et des azalées, afin d'aller se reposer au Cercle du Tour du Monde, que Kahn avait installé dans un coin de son fabuleux domaine ; elle y convoquait Mathieu, Mariéton, quelques intimes, et le petit monde bruissant se retrouvait ensuite dans un petit restaurant de Billancourt, attablé à une terrasse plantée d'abricotiers que l'on secouait comme des pruniers. Un soir, Corpechot entendit Anna répondre à Mariéton, qui l'avait accusée de perdre son âme dans les fleurs : "Comment, mon cher, pouvez-vous dire de pareilles sottises ? Mon goût n'est pas du tout de me perdre dans la nature, mais de l'envelopper au point que je vois les fleuves courir sur le coeur de l'homme ! Le monde m'a éblouie par sa splendeur, mais j'ai projeté sur lui la force de ma jeunesse et de mes désirs".
Ses familiers devaient alors subir une interminable récitation de poèmes — de ses poèmes à elle. Elle regagnait l'avenue Henri-Martin exaltée, épuisée ; les migraines et l'insomnie l'attendaient. Le lendemain, le médecin appelé au secours ne pouvait que prescrire le repos — un grand repos d'au moins un mois.
Voyageant dans le Bourbonnais au printemps 1907, Daniel Halévy avait placé le dernier recueil d'Anna dans la pochette de son sac. Un soir, après le dîner, il l'ouvrit au hasard ; son émerveillement fut instantané : J'ai lu vingt pages. Quel plaisir ! Toute l'Europe levantine, italienne et grecque est soudain entrée dans ma chambre d'auberge. [...] Tout cela est beau. Savourons le plaisir de prononcer un mot fort sans mentir
Ce succès la flattait et l'exaspérait à la fois. « Ils voudraient toucher mes mains et mes yeux pour être à leur tour enflammés », disait-elle. Et elle souffrait de ne plus jouir de l'intimité qui lui était tellement indispensable. Son salon ne désemplissait pas : hommes de lettres, hommes politiques, jeunes, vieux, amateurs, professionnels, journalistes forçaient sa porte. Plus d'une fois, il lui fallut trouver refuge chez sa mère — qui habitait à présent avenue Victor-Hugo — ou chez Hélène — qui s'était installée rue Greuze. Et même parfois aller respirer les précieuses essences des jardins imaginés par Albert Kahn à Boulogne ; ce lieu qu'elle appelait « Le Jardin qui dilate le coeur » lui avait inspiré quelques-uns des poèmes de son dernier recueil.
Lorsque le soir tombait, elle s'arrachait à regret à la contemplation des chênes et des cèdres nains du jardin japonais, et des cascatelles qui serpentaient au milieu des aubépines et des azalées, afin d'aller se reposer au Cercle du Tour du Monde, que Kahn avait installé dans un coin de son fabuleux domaine ; elle y convoquait Mathieu, Mariéton, quelques intimes, et le petit monde bruissant se retrouvait ensuite dans un petit restaurant de Billancourt, attablé à une terrasse plantée d'abricotiers que l'on secouait comme des pruniers. Un soir, Corpechot entendit Anna répondre à Mariéton, qui l'avait accusée de perdre son âme dans les fleurs : "Comment, mon cher, pouvez-vous dire de pareilles sottises ? Mon goût n'est pas du tout de me perdre dans la nature, mais de l'envelopper au point que je vois les fleuves courir sur le coeur de l'homme ! Le monde m'a éblouie par sa splendeur, mais j'ai projeté sur lui la force de ma jeunesse et de mes désirs".
Ses familiers devaient alors subir une interminable récitation de poèmes — de ses poèmes à elle. Elle regagnait l'avenue Henri-Martin exaltée, épuisée ; les migraines et l'insomnie l'attendaient. Le lendemain, le médecin appelé au secours ne pouvait que prescrire le repos — un grand repos d'au moins un mois.
in François BROCHE, "Anna de Noailles, un mystère en pleine lumière", page 235 et 236. Novembre 1989. Robert Laffont éditeur
635. Le voyage sentimental
O mon ami, le temps fait bondir sa fanfare,
Venez, partons, fuyons, pour vivre ou pour mourir
Comme un puissant oiseau tournoie autour d’un phare
Allons brûler nos yeux aux flammes du plaisir !
Voyez, la lune luit comme un faune de marbre
Allons pleurer au creux des indolents hamacs,
Près des bosquets penchants, sous le parfum des arbres,
Dans les soirs langoureux et parfumés des lacs,
Dans les soirs d’Amsterdam, lorsque la brume arrive
Sur le fauve jardin, plein d’exaltations,
Et qu’on entend mugir vers leur lointaine rive
La panthère alanguie et les tristes lions.
Et puis, quittant soudain les villes et la lande,
Nous irons aborder dans l’île peinte en bleu,
Et, les regards errant sur la mer de Hollande,
Nous unirons nos cœurs profonds et nébuleux.
Nous verrons des vaisseaux, que le couchant embrase,
Glisser, les mâts tendus, sur l’infini serein,
Et nous évoquerons les soirs roses d’extase
De Paul et Virginie et de Claude Lorrain.
Alors nous quitterons les îles bocagères,
Les villages teintés du bleu des horizons,
Monikendam qui fait, sous les brises légères,
Luire comme des lis le seuil de ses maisons,
Nous irons en courant vers la divine Espagne,
Pays incendié, si sordide et si beau
Que l’on va sans chercher si la morne campagne
Mèneà Vallâdolid ou bien à Bilbao.
Nous irons les yeux pleins d’azur, l’âme étourdie,
Mordant au piment rouge, au sucre, au fruit marin,
Et nous verrons un soir surgir Fontarabie,
Ronde et fumeuse ainsi qu’un bouclier d’airain !
Nous demeurerons là, sur un balcon qui bombe,
Sous le vitrail fragile et clair du mirador,
Regardant le jour bleu qui pâlit et succombe,
Entraîné par le poids glissant du soleil d’or.
Nous entendrons, le soir, le cri des poissonnières
Monter comme la voix des sirènes en feu,
Il semblera que l’ombre et la nature entière
S’appellent vers un lit sanglotant et joyeux.
Des muletiers iront, transportant la farine
Sur le dos maigre et nu de leur âne qui dort,
Un brûlant aloès luira, cerclé d’épines,
Je m’assoirai au coin de la Calle Mayor.
Quelquefois je serai l’hirondelle qui rase
Le palais rouge et noir qu’habitait Charles-Quint,
Palais inexorable et dur, froid comme un vase
Qui verse une eau glacée et un ennui hautain.
Nous vivrons là, cherchant à mélanger nos âmes
Mais moi, parfois, ayant beaucoup souffert d’aimer
Ce qui reste d’espoir, de secrets et de flammes,
Malgré nous dans nos mains et nos yeux enfermés,
J’irai sur le balcon, accouder ma paresse
Au-dessus de la rue, où les guitares font
Un giclement soudain de musique et d’ivresse,
Un bruit de feu, d’orage et de désir profond !
Le soir étant obscur, je ne pourrai connaître
Le passant langoureux, le chanteur triste et fort
Qui, dans la rue étroite, au bas de ma fenêtre,
Mêle les cris du rêve aux soupirs de la mort.
Mais pour me délivrer de mon amour du monde,
Du mal universel qui déchire mon cœur,
Je laisserai glisser, comme une algue dans l’onde,
Mon bras chargé de songe amoureux et d’odeur.
Tendre audace, au travers de l’onduleux grillage
Ma main viendra toucher les lèvres et les dents
Du chanteur sans regards, sans forme, sans visage,
Dont je n’aurai perçu que le désir strident.
Alors je pourrai croire avoir connu dans l’ombre
Ce mystique baiser que souhaite mon sang,
Baiser dont on ne sait ni le nom ni le nombre,
Qu’on pense avoir reçu de l’infini puissant.
Et je serai pareille alors aux saintes vierges,
Nymphes en manteau noir du couvent espagnol,
Dont les pieds sont baisés par la flamme des cierges,
Dont le visage meurt d’un sanglot fol et mol,
"Vierges aux yeux luisants, à la bouche fardée,
Qui désignent leur cœur comme un brûlant aveu,
Dont le regard s’éteint d’extase poignardée
Au milieu du parfum de rose des cheveux,
Et qui, pleines d’un deuil ineffable et trop tendre,
Ivres des pleurs versés sur la mort de leur dieu,
Brûlent d’humilité, et ne peuvent défendre
Leur bouche désolée et leur cœur radieux.
Les Eblouissements
634. Venise
Arpège de sanglots, de rayons et d’extase,
Venise, ville humide et creuse comme un vase
Dirai-je avec quelle âpre et fiévreuse langueur
J’ai caressé ton ciel, et j’ai bu ta liqueur ?
Dirai-je ma douleur, quand mon désir sans nombre,
Pareil à la fusée ardente, qui dans l’ombre
Monte comme une fleur et meurt comme un baiser,
Au front noir de tes nuits cherchait à se poser?.
Même ta place immense, argentée, héroïque,
N’est qu’un profond divan qu’alanguit la musique.
Le jour luit, la chaleur flotte et moisit sur l’eau
On soupire à Saint-Biaise, à San Zanipolo
Les jardins accablés laissent pendre les branches
De leurs roses de pourpre et de leurs roses blanches.
La Dogana, le soir, montrant sa boule d’or,
Semble arrêter le temps et prolonger encor
La forme du soleil qui descend dans l’abîme.
O ville de douleur et de plaisir sublime,
Quelle ardeur brule au fond de tes soirs vaporeux,
Pour qu’on veuille pâlir et défaillir sur eux ?
Partout ton chaud poison se répand et s’enlise
Dans ton temple divin, dans ta suprême église,
Je n’ai vu qu’en pleurant, je n’ai vu qu’en tremblant.
Les mosaïques d’or avec leurs chevaux blancs.
Comme le clair poignard des barques sur l’eau verte.
Tu pénètres et luis dans l’âme découverte.
On ne peut rejeter cet amoureux fardeau
Même dans les jardins ombragés du Lido,
Sur le sable où bondit la claire Adriatique,
On meurt d’une langueur brûlante et pathétique.
O belle arche d’argent qui brilles sur les eaux,
Tes magasins, avec leurs perles, leurs coraux.
Ont des scintillements de phosphore et d’élytres,
La naïade et l’azur ruissellent sous les vitres,
L’air, les pavés, la rue ont un rose de fard
Les cafés langoureux de la place Saint-Marc
Sont de pourpres coussins où Vénus glisse et tombe
Dans le vol miroitant et mou de ses colombes.
Ah que les jours sont lents, quel mal, quelle torpeur
Te cœur est contracté de soif et de chaleur.
Et, le soir, quand quittant la terrasse divine
On rentre dans la chambre où brûle la résine,
Quand il semble qu’au bord des lits, doux, fatigué,
Mystérieux, cruel, Eros est embusqué,
Quand on entend trembler la vitre et la muraille
Du chant qui dans la nuit et sur l’onde tressaille
Quand, cherchant à s’enfuir, on rencontre toujours
Los jambes de l’Amour et les bras de l’Amour,
Quand le pied qui s’élance aussitôt plie et glisse
Dans une molle barque, âcre et profond calice
Où, sous un dais obscur comme une nuit d’été,
Le désir et la mort mêlent leur volupté,
Alors, ivre, éperdue, esclave qui s’éveille,
Venise j’ai maudit ta force sans pareille
Du fond de mon cœur pur, de mon esprit sacré,
J’ai maudit ton sang noir et ton corps bigarré.
Comme Samson hagard prend le temple et le brise,
J’ai voulu sur mes bras faire crouler Venise
Mais aussitôt, joignant devant tant de splendeur
Mes mains lâches d’amour, de tendresse, d’ardeur,
Je cherchais simplement, comme on cherche une porte,
Le bonheur, la douceur, le repos d’être morte,
D’être une morte, là, qui ne voit ni n’entend
L’épouvantable ardeur de Venise au printemps.
Ah que mon âme était inconsolable et nue
O sanglot sans égal montant jusqu’à la nue
O spectacle divin, monstrueux et dément,
La ville qui s’anime et devient notre amant
C’est elle qui bondit, c’est elle qui caresse
Elle chante, l’on cède, enivrante faiblesse
Et je pleurais de peur, d’extase, de désir.
Je lui disais « Voyez, je ne peux vous saisir,
Hydre délicieuse aux bouches innombrables,
Laissez-moi m’en aller dans votre eau, sous vos sables
Assez de vos soupirs, assez de vos bonheurs
Laissez-moi m’en aller à Saint-Georges-Majeur
Peut-être que le Dieu qui veille dans ce temple
Aura pitié d’un cœur qui s’affole et qui tremble"
Mais on ne quitte pas les secrètes rumeurs
De ce jardin de rêve et d’amour où l’on meurt
En vain le corps meurtri, l’âme prudente, ailée
Cherchent à s’échapper du puissant mausolée,
On reste. Un parfum d’eau, d’oursins, d’algues, de sel,
Semble purifier le mal universel.
Mais chaque soir revient, brisante poésie,
La chanson du désir et de Sainte-Lucie
Un rouge embrasement envahit le Canal
On sait qu’on va souffrir, on veut se faire mal.
Tout brûle, tout frémit c’est l’heure où les gondoles
Comme de noirs dauphins s’ébattent sur Veau molle.
On s’exalte, on entend sur l’humide chemin
De ces tombeaux flottants monter des cris humains.
L’horizon tout entier se torture et se pâme
Venise a le plaisir comme l’enfer la flamme,
Et pose, sur les bords de l’espace et du temps,
Son lion de Saint-Marc aux ailes de Satan
Un jour, enfin, quittant cette épuisante fête,
J’ai fui, sans m’arrêter, sans retourner la tête.
Je fuyais, mon ivresse affreuse s’en allait.
Plus d’eau verdâtre et rose où tremblent des palais.
J’apercevais soudain des plaines douces, nobles,
Des hêtres, des ormeaux où pendaient des vignobles
Beauté d’un clair printemps Sur les cieux délicats
Des oiseaux étendaient leurs corps charmants et plats.
L’azur était léger, la terre était puissante,
Les troupeaux allongeaient leurs ombres innocentes.
Et maintenant, je vois avec un sombre effroi
D’autres êtres aller se meurtrir comme moi,
D’autres aller là-bas, où, dans la nuit divine,
On entend les bateaux qui partent pour Fusine
D’autres aller pleurer d’ardeur, de désespoir,
Dans l’éblouissement du marbre rose et noir,
D’autres vouloir sans peur presser sur leur corps tendre
Le plaisir qu’il ne faut pas voir et pas entendre,
D’autres, hélas vouloir aimer, toucher, goûter,
La ville que mon cœur n’a pas pu supporter.
Les Eblouissements
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