Conte triste avec une moralité
Ce sont les pensées qui viennent comme posées sur des pattes de colombes qui apportent la tempête. Nietzche
02. Le danger de l'amour n'est pas prévisible: il se compose dans le mystère, c'est-à-dire dans la clarté quotidienne, et non dans les ténèbres où, se défiant de lui, on pourrait le surveiller; les secrets collaborateurs qui concourent à sa viabilité, et peut-être à sa perfection, ne sont pas d'espèce surprenante, - au contraire, leur présence est souvent bénigne et coutumière. Aussi naturellement que de légères nuées se groupent pour faire éclater la pluie, un visage habituel, un ciel d'été charmant, les battements d'un cœur qu'on était en droit de tenir pour mesurés, entrent soudain dans la confection de la catastrophe, - je veux dire du bonheur. Car la destinée, qui exige que l'être humain agisse, ne l'arrache pas à la quiétude aimable par des menaces, des roulements de tonnerre, un grand fracas de déluge et les couplets du chant de la Carmagnole, mais le séduit et le convainc pleinement par des artifices d'une délicatesse inouïe, comparables aux effluves d'un radieux silence.
Au seuil des paradis, à l'entrée de tout bonheur, aux portes des chambres heureuses, ne croyons-nous pas voir toujours cet énigmatique ange italien, qui a le doigt posé sur les lèvres, le regard engagé dans le splendide avenir, et sous sa longue robe aux plis pesants, un pied qui déjà, - mais à peine, - se soulève, car le fallacieux promeneur sait bien que la persuasion et l'insistance sont immobiles: là est son charme, sa dangereuse magie.
Cet ange si doux, cet ange si coupable, il est pour moi le symbole de la tentation, riche en promesses de paix éblouissante et de tumultes engourdis. Est-il nécessaire d'indiquer que cette présence enchanteresse masque un affreux cortège de malheurs sordides ou, plus simplement, que sous des nuances si plaisantes habitent déjà la décomposition et le squelette? ou, encore, que, pareille aux volubilis bleus qui fleurissent les balcons rouillés des villas Borromées, elle se fane, s'évanouit, et nous révèle qu'elle cachait le fer sous la fleur; ainsi faisaient les héros grecs.
10/02/2012
462. Conte triste. 03
03. Mais il n'est pas, pour poignarder, que le fer aiguisé d’Harmodius et d'Aristogiton; un lamentable aspect des choses suffit aussi à laisser évader le souffle de la vie.
Quittons à présent l'amère vision angélique pour une aventure tout humaine, dont elle ne voulait que nous donner l'avant-goût. Madame L que nous appellerons Christine, avait une trentaine d'années; si on lui eût demandé de raconter l 'histoire de son enfance et de sa jeunesse, sans doute, malgré sa joviale humeur, l'eût-elle fait avec rêverie et mélancolie, parce que tout ce qui concerne leur passé confère aux femmes un ton de sincère noblesse, de gravité et de poésie. Leur mémoire, douée des habiletés d'un jardinier japonais, choisit et compose aisément un bouquet pittoresque, où d'agréables détails suscitent l'approbation, et, réellement, chacune de ces anciennes petites filles se présente à nous avec des souvenirs qui l'honorent. Mais Christine possédait une santé sans défaut, aussi vivait-elle quotidiennement, activement, sans laisser monter en elle ces arpèges du temps aboli, si dangereux, puisque tout aussitôt ils appellent une neuve musique qui leur réponde. Ce jeu de harpes dans l'esprit, tel que l'on nous représente les suaves harmonies dont s'environne le trône de Dieu, est bien certainement le démon - responsable de la plupart des passions nostalgie qui tend les bras au Désir, dont elle se veut recouvrir
Christine, de corps dispos, n'entendait point ces chants intérieurs; avec confiance et ingénuité elle s'abandonnait à la force des jours, qui la portaient sans recevoir d'elle aucune impulsion. Elle était extrêmement jolie pour ceux qui la déclaraient telle, et le paraissait moins à ceux à qui elle ne plaisait pas. Si naïve que semble cette affirmation, c'est toute l'histoire de la beauté des femmes. Elles s'étonneraient de savoir combien est aléatoire ce qu'elles croient être évident, inscrit sur les prunelles humaines comme sur les tables de la Loi. Ah! si on leur disait que cette beauté qu'elles promènent avec un religieux sentiment de certitude et de précaution est niée légèrement par tous ceux qui l'apprécient différemment, elles en laisseraient choir de surprise leur charmant visage, précieuse porcelaine toujours soumise à l'expertise masculine, qui seule peut leur en confirmer l'indéniable valeur.
Quittons à présent l'amère vision angélique pour une aventure tout humaine, dont elle ne voulait que nous donner l'avant-goût. Madame L que nous appellerons Christine, avait une trentaine d'années; si on lui eût demandé de raconter l 'histoire de son enfance et de sa jeunesse, sans doute, malgré sa joviale humeur, l'eût-elle fait avec rêverie et mélancolie, parce que tout ce qui concerne leur passé confère aux femmes un ton de sincère noblesse, de gravité et de poésie. Leur mémoire, douée des habiletés d'un jardinier japonais, choisit et compose aisément un bouquet pittoresque, où d'agréables détails suscitent l'approbation, et, réellement, chacune de ces anciennes petites filles se présente à nous avec des souvenirs qui l'honorent. Mais Christine possédait une santé sans défaut, aussi vivait-elle quotidiennement, activement, sans laisser monter en elle ces arpèges du temps aboli, si dangereux, puisque tout aussitôt ils appellent une neuve musique qui leur réponde. Ce jeu de harpes dans l'esprit, tel que l'on nous représente les suaves harmonies dont s'environne le trône de Dieu, est bien certainement le démon - responsable de la plupart des passions nostalgie qui tend les bras au Désir, dont elle se veut recouvrir
Christine, de corps dispos, n'entendait point ces chants intérieurs; avec confiance et ingénuité elle s'abandonnait à la force des jours, qui la portaient sans recevoir d'elle aucune impulsion. Elle était extrêmement jolie pour ceux qui la déclaraient telle, et le paraissait moins à ceux à qui elle ne plaisait pas. Si naïve que semble cette affirmation, c'est toute l'histoire de la beauté des femmes. Elles s'étonneraient de savoir combien est aléatoire ce qu'elles croient être évident, inscrit sur les prunelles humaines comme sur les tables de la Loi. Ah! si on leur disait que cette beauté qu'elles promènent avec un religieux sentiment de certitude et de précaution est niée légèrement par tous ceux qui l'apprécient différemment, elles en laisseraient choir de surprise leur charmant visage, précieuse porcelaine toujours soumise à l'expertise masculine, qui seule peut leur en confirmer l'indéniable valeur.
461. Conte triste. 04
04. Une secrète insécurité trouble les plus sûres d'elles-mêmes: aussi y a-t-il chez les femmes, au moment même de leur orgueilleuse ivresse amoureuse, une gratitude qui est comme l'apaisement d'être rassurées. En étant si craintives elles se montrent sagaces: la beauté, plus indéfinissable que l'arome, est pleine de déceptions pour les cœurs difficiles; c'est pourquoi le visage de l'enfance et celui de la tragédie sont seuls sans défauts; ils échappent au jugement, car ils ne se soucient pas de nouer des relations avec les humains, mais dans leur candeur ou leur détresse, ils ne se présentent qu'à la destinée.
La charmante Christine, si elle ne plaisait pas, eût pu déplaire à cause de quelques grâces acquises, qu'on devinait préparées par sa mère, qui, les tenant de sa famille, l'en avait revêtue à l'âge de la bonne tenue, qui est, pour les filles, celui de l'afféterie et de la séduction étudiée. Ainsi possédait-elle certaines intonations de voix, certains gestes de peur simulée, de politesse ou de surprise, qui par leur feinte faisaient songer au petit doigt arrondi de la gouvernante lorsqu'elle soulève à table et porte à ses lèvres, avec délicatesse, un verre de vin coûteux: sa dégustation, discrète et réfléchie, vise à nous renseigner sur ses passions et sa retenue; c'est une porte accessoire, à peine visible, mais ouverte sur l’âme ...
Deux grandes affections mettaient un poids solide dans la vie banale et gracieuse de la jeune femme. Elle aimait son mari, elle aimait une amie d'enfance. Sa personne salubre et sage se contentait du bienfait d'un double sentiment chaleureux. Elle devint veuve. La douleur qui l'accabla pesa sur elle comme une maladie, dont chacun, et elle-même, savait bien qu'elle guérirait ... Au bout de quelques mois de ce violent malaise ressemblant à une grippe qui aurait choisi de tourmenter l'âme, Christine, languissante mais convalescente, se louait de son courage, de sa sensibilité, de son énergie. Il ne restait du défunt que les mérites de la survivante. Loyale et saine, Christine porta sa solitude conjugale comme ses robes de deuil, avec une gravité qui semblait la vouer corps et âme aux sombres couleurs, mais qui ne rompait pas avec l'élégance. Elle savait ce qu'on doit aux morts, - et, si l'on est actif, c'est peu de chose ! - elle savait ce que l'on doit à soi-même, et elle eût cru manquer à un devoir décent en négligeant sa personne.
La charmante Christine, si elle ne plaisait pas, eût pu déplaire à cause de quelques grâces acquises, qu'on devinait préparées par sa mère, qui, les tenant de sa famille, l'en avait revêtue à l'âge de la bonne tenue, qui est, pour les filles, celui de l'afféterie et de la séduction étudiée. Ainsi possédait-elle certaines intonations de voix, certains gestes de peur simulée, de politesse ou de surprise, qui par leur feinte faisaient songer au petit doigt arrondi de la gouvernante lorsqu'elle soulève à table et porte à ses lèvres, avec délicatesse, un verre de vin coûteux: sa dégustation, discrète et réfléchie, vise à nous renseigner sur ses passions et sa retenue; c'est une porte accessoire, à peine visible, mais ouverte sur l’âme ...
Deux grandes affections mettaient un poids solide dans la vie banale et gracieuse de la jeune femme. Elle aimait son mari, elle aimait une amie d'enfance. Sa personne salubre et sage se contentait du bienfait d'un double sentiment chaleureux. Elle devint veuve. La douleur qui l'accabla pesa sur elle comme une maladie, dont chacun, et elle-même, savait bien qu'elle guérirait ... Au bout de quelques mois de ce violent malaise ressemblant à une grippe qui aurait choisi de tourmenter l'âme, Christine, languissante mais convalescente, se louait de son courage, de sa sensibilité, de son énergie. Il ne restait du défunt que les mérites de la survivante. Loyale et saine, Christine porta sa solitude conjugale comme ses robes de deuil, avec une gravité qui semblait la vouer corps et âme aux sombres couleurs, mais qui ne rompait pas avec l'élégance. Elle savait ce qu'on doit aux morts, - et, si l'on est actif, c'est peu de chose ! - elle savait ce que l'on doit à soi-même, et elle eût cru manquer à un devoir décent en négligeant sa personne.
460. Conte triste. 05
05. Sa vie continua donc, soigneuse et précise, sans beaucoup de changement; elle visita plus fréquemment son amie d'enfance, et accepta de passer chez elle l'été qui s'annonçait. Mme de T***, que nous appellerons Isabelle, avait les mêmes qualités que Christine: pureté certaine imagination médiocre, façons inculquées par une mère sensible et gracieusement surannée.
Le trouble-romanesque n'avait pas visité celle-ci plus que celle-là; elles eussent pu échanger leurs images, étant toutes deux belles, aimables jumelle, « le cœur, pareilles à deux camélias frais et nets, aux découpures identiques. Monsieur de T, .dont le nom sera Julien, demeurait fidèlement épris de sa femme. Il avait perdu en M. L *** un ami sûr et qu'il avait regretté; mais, à la suite de cette absence qui ne devait point avoir de terme, le chagrin de chacun s'était fait si léger qu'il ne nécessitait pas de compensation. L'existence pleine et vaine de ces trois personnes agréables se poursuivit comme auparavant: raisonnable, affairée, reposante, un peu mêlée de littérature et d'art, sans néanmoins que ces dangereux éléments s'installassent au foyer. On les laissait pénétrer par distraction, par mollesse, comme on laisse ouverte trop tard, une nuit d'été, la fenêtre sur le jardin, où pourtant rôde la chauve-souris. On s'approche un peu de l'espace, on contemple la prodigieuse nue : c'est une seconde d'interrogation, de désarroi, de stupeur intriguée, de surprenant plaisir; mais on s'en éloigne bientôt, on retrouve l'étroit réconfort colorié de la chambre, et l'on sait bien que le rôle assidu et prépondérant d'une fenêtre consiste à être fermée. Les invités de la nuit sont rares, qui ne s'arrachent pas brusquement à son énigmatique rendez-vous !
Donc la vie menaçait de rester paisible, étale, lorsqu'il advint quelque chose d'incroyable. Il n'advint rien. Mais c'est, sans doute, à ce moment où rien n'advenait que l'ange évoqué au début de ces pages traversa le salon où Julien se trouvait avec Christine, cependant qu'Isabelle, dans la pièce attenante, recevait le, curé du voisinage.
Le trouble-romanesque n'avait pas visité celle-ci plus que celle-là; elles eussent pu échanger leurs images, étant toutes deux belles, aimables jumelle, « le cœur, pareilles à deux camélias frais et nets, aux découpures identiques. Monsieur de T, .dont le nom sera Julien, demeurait fidèlement épris de sa femme. Il avait perdu en M. L *** un ami sûr et qu'il avait regretté; mais, à la suite de cette absence qui ne devait point avoir de terme, le chagrin de chacun s'était fait si léger qu'il ne nécessitait pas de compensation. L'existence pleine et vaine de ces trois personnes agréables se poursuivit comme auparavant: raisonnable, affairée, reposante, un peu mêlée de littérature et d'art, sans néanmoins que ces dangereux éléments s'installassent au foyer. On les laissait pénétrer par distraction, par mollesse, comme on laisse ouverte trop tard, une nuit d'été, la fenêtre sur le jardin, où pourtant rôde la chauve-souris. On s'approche un peu de l'espace, on contemple la prodigieuse nue : c'est une seconde d'interrogation, de désarroi, de stupeur intriguée, de surprenant plaisir; mais on s'en éloigne bientôt, on retrouve l'étroit réconfort colorié de la chambre, et l'on sait bien que le rôle assidu et prépondérant d'une fenêtre consiste à être fermée. Les invités de la nuit sont rares, qui ne s'arrachent pas brusquement à son énigmatique rendez-vous !
Donc la vie menaçait de rester paisible, étale, lorsqu'il advint quelque chose d'incroyable. Il n'advint rien. Mais c'est, sans doute, à ce moment où rien n'advenait que l'ange évoqué au début de ces pages traversa le salon où Julien se trouvait avec Christine, cependant qu'Isabelle, dans la pièce attenante, recevait le, curé du voisinage.
459. Conte triste. 06
06. Un doigt posé sur les lèvres, les yeux dilatés par la vision du splendide avenir, son pied nu à peine soulevé, l'ange furtif était là de toute évidence, puisque, subitement, Julien, sans autre raison, s'aperçut que Christine n'était plus seulement « la femme qui était l'amie de sa femme » mais une créature soudain révélée, mystérieusement respirante, suave, terrible et qui se taisait. Qui se taisait !
Ah ! Si les mots ont une part puissante de responsabilité dans les passions de l'amour, si leur torrent a entraîné jusqu'au délire et jusqu'à la mort les esprits submergés par leurs grondements écumeux, qui dira la foule immense des propos tenus par le silence? Se taire ! L'homme qui se tait énonce ce fait : « Je viens seulement de m'apercevoir de votre présence. Je vous parlais parce qu'à mes yeux vous n'existiez pas; mais, dès cet instant, je vous vois, aussi je me tais; vous m'entendez bien? » Et la femme, en se taisant, déclare: « Nous nous taisons et je l'admets; je vous ai tout à coup bien compris. Que ne vous exprimiez-vous plus tôt! Doutez-vous de ma réponse ?
C'est sur ce mode que se taisaient le monsieur et la dame que venait de contempler malignement l'ange des destinées funestes. Que s'était-il passé d'autre? Rien que d'habituel. Dans le salon, aux baies ouvertes, d'une maison de campagne, le ciel envoyait, à six heures du soir, ses chaudes bouffées d'air azuré; les hirondelles, comme un peuple d'oiseaux en colère, se pourchassaient en criant sur la piste rose du cirque éthéré, et parfois s’enfonçaient plus avant dans la nue, d'un jet brusque et poignardant comme autant de couteaux légers. Un gramophone, sorte d’important moulin à café, avait, en effet, moulu consciencieusement la musique torréfiée des tangos mexicains; le perfide glissement des tonalités graves aux tonalités aiguës n'avait pas manqué son but, qui est de pousser adroitement, comme un pion sur un damier, le désir et la douleur vague sur le cœur du monsieur distrait et de la dame attentive. Les deux étaient touchés. N'ayant pas l'habitude de songer, chacun sentit que l'autre songeait, et n'ayant pas de choix, d'indication, de cible pour la songerie, ils songèrent l'un à l'autre mutuellement, et se turent. Si insignifiants qu'ils fussent, dès ce moment-là le miracle s'empara d'eux: ils furent la proie du danger, ils appartenaient à l'instinct. Et leur plaisir - et leur malheur - commença.
Ah ! Si les mots ont une part puissante de responsabilité dans les passions de l'amour, si leur torrent a entraîné jusqu'au délire et jusqu'à la mort les esprits submergés par leurs grondements écumeux, qui dira la foule immense des propos tenus par le silence? Se taire ! L'homme qui se tait énonce ce fait : « Je viens seulement de m'apercevoir de votre présence. Je vous parlais parce qu'à mes yeux vous n'existiez pas; mais, dès cet instant, je vous vois, aussi je me tais; vous m'entendez bien? » Et la femme, en se taisant, déclare: « Nous nous taisons et je l'admets; je vous ai tout à coup bien compris. Que ne vous exprimiez-vous plus tôt! Doutez-vous de ma réponse ?
C'est sur ce mode que se taisaient le monsieur et la dame que venait de contempler malignement l'ange des destinées funestes. Que s'était-il passé d'autre? Rien que d'habituel. Dans le salon, aux baies ouvertes, d'une maison de campagne, le ciel envoyait, à six heures du soir, ses chaudes bouffées d'air azuré; les hirondelles, comme un peuple d'oiseaux en colère, se pourchassaient en criant sur la piste rose du cirque éthéré, et parfois s’enfonçaient plus avant dans la nue, d'un jet brusque et poignardant comme autant de couteaux légers. Un gramophone, sorte d’important moulin à café, avait, en effet, moulu consciencieusement la musique torréfiée des tangos mexicains; le perfide glissement des tonalités graves aux tonalités aiguës n'avait pas manqué son but, qui est de pousser adroitement, comme un pion sur un damier, le désir et la douleur vague sur le cœur du monsieur distrait et de la dame attentive. Les deux étaient touchés. N'ayant pas l'habitude de songer, chacun sentit que l'autre songeait, et n'ayant pas de choix, d'indication, de cible pour la songerie, ils songèrent l'un à l'autre mutuellement, et se turent. Si insignifiants qu'ils fussent, dès ce moment-là le miracle s'empara d'eux: ils furent la proie du danger, ils appartenaient à l'instinct. Et leur plaisir - et leur malheur - commença.
458. Conte triste. 07
07. Isabelle, dans le vestibule et puis sur le perron, avait salué le curé d'autant plus souvent que cette politesse sans contact était renouvelée chaque fois par l'excellent homme, comme s'il craignait de rompre brusquement un lien qui eût risqué, en son détachement invisible, de faire perdre l'équilibre à sa partenaire. Puis elle rentra gaiement dans le salon où sa destinée venait d'être changée.
Petite minute, seconde indéfiniment divisée, dont le mince tranchant formidable s'était abattu sur Isabelle à son insu, et avait créé cette chose horrible: la transformation! Il faut du temps pour que l'événement s'affirme et se meuve dans sa force devant les yeux enfin décillés ; mais, si terrible que soit la gigantesque certitude, rien n'est plus troublant que ce bref instant spontané où un grain de sable, apporté distraitement par le vent, contenait l'amoncellement des obstacles, et parfois jusqu'à la forme même des tombeaux.
Les deux coupables, qui ne s'étaient rien dit, pauvres gens, - mais qui, percevant chacun la vie de l'autre, se sentaient coupables, - s'empressèrent auprès d'Isabelle, lui parlèrent tendrement comme à. l'ordinaire; c'était se croire libres encore, alors qu'ils étaient dévolus à la joueuse Nature. Quoi qu'ils fissent1 ils tenaient compte l'un de l'autre, ils se conformaient l'un à l'autre, sous le franc regard d'Isabelle, et inconsciemment ils se concertaient pour la servir, comme deux musiciens qui s'appliquent moins à observer leur partition qu'à épier anxieusement, et avec compassion, la surdité du chef d'orchestre
Julien, de jour en jour, puisait de neuves et abondantes délices dans le visage de Christine. La liqueur dorée de l'œil, sombre et long, qui lui semblait intentionnellement beau, déversait sur son cœur un tendre excédant de regard qui l'inondait de muette vanité; les cheveux obscurs jaillissant d'un front clair le laissaient ravi et perplexe, comme devant un paradoxal problème ; toutes les grâces de Christine le comblaient, tel un don fait par elle à lui, volontairement, et il la bénissait. Pour tant de générosité. Christine, se sentant aimée, eut cette immédiate reconnaissance, ce ploiement de l'âme devant le désir des hommes, qui est le témoignage du respect des femmes pour l'amour.
Petite minute, seconde indéfiniment divisée, dont le mince tranchant formidable s'était abattu sur Isabelle à son insu, et avait créé cette chose horrible: la transformation! Il faut du temps pour que l'événement s'affirme et se meuve dans sa force devant les yeux enfin décillés ; mais, si terrible que soit la gigantesque certitude, rien n'est plus troublant que ce bref instant spontané où un grain de sable, apporté distraitement par le vent, contenait l'amoncellement des obstacles, et parfois jusqu'à la forme même des tombeaux.
Les deux coupables, qui ne s'étaient rien dit, pauvres gens, - mais qui, percevant chacun la vie de l'autre, se sentaient coupables, - s'empressèrent auprès d'Isabelle, lui parlèrent tendrement comme à. l'ordinaire; c'était se croire libres encore, alors qu'ils étaient dévolus à la joueuse Nature. Quoi qu'ils fissent1 ils tenaient compte l'un de l'autre, ils se conformaient l'un à l'autre, sous le franc regard d'Isabelle, et inconsciemment ils se concertaient pour la servir, comme deux musiciens qui s'appliquent moins à observer leur partition qu'à épier anxieusement, et avec compassion, la surdité du chef d'orchestre
Julien, de jour en jour, puisait de neuves et abondantes délices dans le visage de Christine. La liqueur dorée de l'œil, sombre et long, qui lui semblait intentionnellement beau, déversait sur son cœur un tendre excédant de regard qui l'inondait de muette vanité; les cheveux obscurs jaillissant d'un front clair le laissaient ravi et perplexe, comme devant un paradoxal problème ; toutes les grâces de Christine le comblaient, tel un don fait par elle à lui, volontairement, et il la bénissait. Pour tant de générosité. Christine, se sentant aimée, eut cette immédiate reconnaissance, ce ploiement de l'âme devant le désir des hommes, qui est le témoignage du respect des femmes pour l'amour.
457. Conte triste. 08
08. La vénération qu'elles ont pour ce signe seul, qu'elles identifient rapidement avec celui qui en porte la marque éphémère, donne à leur acceptation spirituelle quelque chose de fatal, qui est également quelque chose de fortuit. Se voyant désirée avec une progressive ténacité, elle se sentit passionnément conquise. Quoi qu'on ait dit, la lutte de la femme contre l'homme n'est pas dans le sens de lui échapper, mais de lui appartenir infiniment plus que ne le réclament jamais les faibles mâles. La femme qui ne doute plus du désir qu'elle inspire ne cherche pas à se dérober, mais souhaite d'investir l'homme qui l'aime, de l'envahir, et comme de le traverser. Certes, ce couple innocent n'en était pas à ces divins excès qui, par leur frénésie, parviennent à interloquer la chance, et à la fixer quelque temps. Ainsi s'arrêta dans sa course, aux jours antiques, le soleil, sommé de le faire par un guerrier résolu, doué du sens de l'immédiat.
Bien au contraire, c'est ici que la médiocrité de nos deux héros va s'affirmer. S'ils eussent appartenu à l' espèce puissante, qui a des droits; si, gorgés dès l'enfance d'espoir et de déceptions, ils eussent, comme il convient, repoussé avec une incrédule fierté l'idée du bonheur sans désavantages, que des projets accompagnent; s'ils avaient puisé, sans délai, dans leur conscience instruite, la certitude qu'étant désignés pour l'ineffable agrément ils l'étaient aussi pour la misère, ils eussent limité la catastrophe annoncée par l'ange, et épargné le sort d'Isabelle. Mais, étant simples, probes, prévoyants, ils crurent au bonheur avec une prétention solennelle, et dressèrent les plans de l'avenir.
Louons les êtres passionnés qui, eux, ne croient pas au bonheur ! Tout leur a enseigné l'inégal combat des souhaits avec les circonstances. L'explosion de son ivresse et de sa témérité appartient à l'homme, il est le maître de l'instant, - qu'il s'en saisisse! – mais rien ne lui est concédé du douteux lendemain. Non, les êtres passionnés ne croient pas au bonheur, mais ils croient à la grandeur' de leurs immenses désirs, à la nécessité d'être, fût-ce une seule minute, assouvis; ils ont confiance dans leur .force, dans leur courage à souffrir, dans le malheur qu'on endort et qu'on trahit, et, sans rien espérer de la Fortune, ils parviennent parfois, dans leur sublime détresse, à confisquer tout l'univers au profit de leur indispensable plaisir.
Bien au contraire, c'est ici que la médiocrité de nos deux héros va s'affirmer. S'ils eussent appartenu à l' espèce puissante, qui a des droits; si, gorgés dès l'enfance d'espoir et de déceptions, ils eussent, comme il convient, repoussé avec une incrédule fierté l'idée du bonheur sans désavantages, que des projets accompagnent; s'ils avaient puisé, sans délai, dans leur conscience instruite, la certitude qu'étant désignés pour l'ineffable agrément ils l'étaient aussi pour la misère, ils eussent limité la catastrophe annoncée par l'ange, et épargné le sort d'Isabelle. Mais, étant simples, probes, prévoyants, ils crurent au bonheur avec une prétention solennelle, et dressèrent les plans de l'avenir.
Louons les êtres passionnés qui, eux, ne croient pas au bonheur ! Tout leur a enseigné l'inégal combat des souhaits avec les circonstances. L'explosion de son ivresse et de sa témérité appartient à l'homme, il est le maître de l'instant, - qu'il s'en saisisse! – mais rien ne lui est concédé du douteux lendemain. Non, les êtres passionnés ne croient pas au bonheur, mais ils croient à la grandeur' de leurs immenses désirs, à la nécessité d'être, fût-ce une seule minute, assouvis; ils ont confiance dans leur .force, dans leur courage à souffrir, dans le malheur qu'on endort et qu'on trahit, et, sans rien espérer de la Fortune, ils parviennent parfois, dans leur sublime détresse, à confisquer tout l'univers au profit de leur indispensable plaisir.
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