04/02/2012

368. Les innocentes ou la sagesse des femmes. 3

3. Nous n'avons voulu que ce baiser dont l'absence nous eût tués, nous n'avons pas mêlé à cette ineffable nécessité, à cet appétit céleste, les exigences désordonnées de l'esprit, les serments âpres, les cruautés de la jalousie; non, mon amour, tu t'en souviens bien, au sein même de l'ardeur nous fûmes paisibles et reconnaissants.
Et puis il a fallu que tu partes pour te marier, pour ce mariage que je t'ai défendu de briser, et ce n'est point de cela que rai souffert, car j'étais sûre de toi contre ta fiancée, contre ta femme. Je t'ai prié d'être prodigue et bon pour cette jeune fille que tu avais choisie avant que je ne vinsse, et c'est bien exact que je la soutiens dans ton cœur, qui m'appartient. Mais par l'absence la mélancolie vient cerner peu à peu cette île de l'esprit où je te rejoignais. Nous fûmes heureux, je ne le sens que trop, toi aussi: alors qu'allons-nous devenir? Combien de temps allons-nous être séparés ? Je tremble de compter les jours.
O difficile saison de l'été, effusion de l'azur sans défaut, montagnes roses et grises, troupeau des arbres confondus, dormant heureux sous le réseau immense de la chaleur d'argent, pétillante de bouillonnements, miel bas et stagnant des prairies herbues et fleuries, eau bleue des lacs, étalée comme une turquoise fondue, et appuyée à la géométrie baroque des rives, des roches, des épais roseaux, provocation de la nature, vous ne me touchez plus !
Je détourne de vous mon visage, qui a connu l'ombre étroite du bonheur, les ténèbres où se meuvent les gestes et les mots, où scintillent l'œil, la voix, l'interrogation haletante, l'assentiment sourd et sans restriction.
Pauvres abeilles des jardins, agitées, cahotantes, ivres de passer votre anneau d'ambre à tout l'azur, qui portez un miel qui n'est point pour moi, qui n'est pas celui dont je puisse être enivrée, se peut-il que je vous aie autrefois tant aimées? Je considère avec indifférence votre vol désordonné. Mon regard jadis bondissait avec vous et pénétrait les calices et le ductile éther: ruche d'azur aux alvéoles bienveillantes; comme vous, je, faisais alliance avec l'univers, qui est sans âme et sans dessein.

367. Les innocentes ou la sagesse des femmes. 4

4. Qu'attendais-je donc de vous beaux jours de juillet et d'août, exaltés et rapides comme la danse ? de vous, rouies blanches embuées de votre respiration diamantée ? de vous, maisons rustiques entrevues dans le lointain des gais feuillages et qui dispensiez la certitude du bonheur ? de vous, auberges joviales et courtoises, qui paraissiez déverser jusque sur les chemins l'heureuse provision des bahuts et du cellier ? Vous ne me troublez plus, cris des trains qui indiquiez toutes les routes, tous les désirs! Que m'importent à présent l'espace et un surcroît de beauté, à moi qui possède par toi la surabondance ?
Et pourtant, tout mon être acquiesce-t-il à ce luxueux renoncement ? Je ne sais ! Si tu m'accordes de t'avouer ma rêveuse faiblesse, j'eusse souhaité te mêler à mon romanesque turbulent. Sans doute mon désir eût été de poser tes pas et ton sceau en tous les lieux de la terre, comme pour m'emparer de ce sol éphémère pour l'homme, et me venger avec toi de ne pouvoir atteindre le secret des espaces altiers, devant qui veillent la nuit des milliers d'étoiles jalouses !
Si peu libre que tu sois, ne viendras-tu jamais ressentir ta solitude et la mienne en ces villes étrangères où, le matin, les vents légers, couleur de l'azur et pénétrés de soleil, ont un goût de pain blond qui réjouit le cœur ? Ne connaîtrai-je point avec toi ces midis de Rome, quand toute la ville, ébranlée de lumière, avec ses obélisques dressés dans les agrès du soleil d'or, semble le navire de l'amoureux Antoine s'en allant vers l'Egypte ? ni le dédale brasillant des rues de Naples, où, sur des fils électriques mollement jetés d'une maison à l'autre, on s'attend à voir glisser l'effréné Satyre, danseur de corde, d'une fresque de Pompéi ? N'écouterai-je pas avec toi cet accent fat et tendre des chanteurs du Pausilippe : voix caressante qui cherche le cœur, l'amollit, et le fait pencher de délices ?

366. Les innocentes ou la sagesse des femmes. 5

5. Que j'eusse aimé bondir, en te pressant à mon côté, dans ces carrioles ferrées qui traversent au galop, là-bas, les dalles défoncées des rues, arrosées en vain et qui fument de chaleur, cependant que le cri barbare, brutal, audacieux des cochers de Naples, ce « ha ! » stupéfiant de satisfaction et de jouissance, semble exciter encore la sournoise volupté, dans l'azur épandue ?
Ne me consolerai-je pas, en toi de toute espérance, dans Salerne, la ville haute, dont les ruelles tortueuses se traînent comme les noires racines du lierre, tandis qu'à ses pieds, son petit port de marbre, figé de silence, rêve, le soir, sur l'huile incarnate de la mer endormie, comme la lune dans un ciel rose ?
Ne voudras-tu pas, mon amour, me restituer l'univers, sauf dans cette chambre de l'attente, du doute et de la stupeur, où tu t'es glissé un jour avec cet air furtif et coupable de celui qui a volé un trésor, qui le dissimule et l'apporte dans l'insécurité et l'angoisse? Ce bien dérobé que tu m'apportes, c'est en effet le monde immense et réduit dont je t'ai fait le détenteur.
Et il est vrai que tu viendras toujours vers moi chargé d'un trouble mystérieux, qui est l'incompréhension de ta personne, que tu ne peux plus concevoir désormais, pour l'avoir vue déformée et agrandie jusqu'au divin dans mon œil ébloui et reconnaissant...

365. "Les Vivants et les Morts" (1913)

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A la demande de plusieurs lecteurs, je propose ci-après une récapitulation des poèmes extraits du recueil "Les Vivants et les Morts" (1913) publiés sur ce blog. Le numéro qui suit le titre correspond au numéro du message de publication.
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- Agrigente : 214
- Ainsi les jours légerds : 053
- Ainsi les jours ont fui : 200
- Ainsi les jours s'en vont : 228
- Au pays de Rousseau : 231
- Automne : 234
- Avoir tout accueilli : 181
- Bénissez cette nuit : 187
- Bonté de l'univers que je croyais éteinte : 233
- Cantique : 180
- Ce matin clair et vif : 246
- Ceux qui n'ont respiré : 239
- Cloches vénitiennes : 224
- Comme le temps est court : 198
- Dans l'azur antique : 208
- Destin imprévisible : 197
- En ces jours déchirants : 264
- En écoutant Schumann : 185
- Hélas, il pleut sur toi : 271
- Henri Heine : 248
- Il paraît que la mort : 273
- J'ai revu la nature : 257
- J'ai tant révé par vous : 071
- J'ai vu à ta confuse : 176
- Je dormais, je m'éveille : 076
- Je marchais près de vous : 177
- Je me défends de toi : 103
- Je n'ai vu qu'un instant : 227
- Je ne me réjouis de rien : 196
- Je ne puis pas comprendre : 193
- Je ne veux pas savoir s'il fait clair : 280
- Je respire et tu dors à présent : 281
- Je sais que rien n'est plus : 261
- Je suis fière de tout : 256
- Je t'aime et cependant : 184
- Je vis, je pense et l'ombre : 260
- Je vivais, mon regard comme un peuple : 284
- Je vous avais donné : 173
- J'espère de mourir : 074
- La constance : 205
- La douleur : 170
- La langueur des voyages : 241
- La messe de l'aurore à Venise : 222
- La musique de Chopin : 182
- La musique et la nuit : 204
- La nuit est radieuse : 191
- La nuit flotte : 237
- La nuit rapproche mieux : 277
- La passion : 192
- La prière : 249
- La solitude : 079
- La tempête : 189
- L'âbime : 270
- L'amitié : 072
- L'auberge d'Agrigente : 215
- Le chant du printemps : 172
- Le ciel bleu du milieu du jour : 240
- Le désert des soirs : 210
- Le destin du poète : 262
- Le monde intérieur : 195
- Le port de Palerme : 211
- Le printemps du Rhin : 245
- Le retour au lac Léman : 105
- Le souvenir des morts : 275
- L'enchantement de la Sicile : 216
- Les journées romaines : 150
- Les mânes de Napoléon 267
- Les morts : 269
- Les nuits de Baden : 247
- Les soirs de Catane : 212
- Les soirs du monde : 207
- Les soldats sur la route : 190
- Les vivants se sont tus : 274
- L'espace nocturne : 259
- L'évasion : 238
- L'île des folles à Venise : 152
- Malgré mes bras tendus : 282
- Midi sonne au clocher de la tour sarrasine : 226
- Mon Dieu ! Je sais ce qui'l faut : 254
- Mon dieu, je ne sais rien : 251
- Nous n'avions plus besoin de parler : 175
- Nuit vénitienne : 223
- Ô dieu mystérieux : 268
- Ô mon ami, sois mon tombeau : 202
- Ô mon ami, souffre : 174
- Ô monde, nous passons ! : 250
- Octobre et son odeur : 229
- On étouffait d'angoisse atroce : 258
- On ne peut rien vouloir : 048
- Palerme s'endormait : 209
- Puisque j'ai su par toi : 272
- Puisqu'il faut que la mort : 283
- Puisqu'il faut que l'on vive : 278
- Qu ai-je à faire de vous ? : 186
- Que m'importe aujourd'hui : 075
- Rivagex contemplés : 243
- Seigneur, pourquoi l'amour : 171
- Si vous parliez Seigneur : 253
- Sirocco à Venise : 225
- Soir sur la terrasse : 201
- Syracuse : 149
- T'aimer et quand le jour timide : 179
- Tel l'arbre de corail : 178
- Tendresse : 194
- Ton absence est partout : 276
- Tout semble délibéré : 188
- Tu ressembles à la musique : 183
- Tu t'éloignes cher être : 073
- Tu vis, je bois l'azur : 006
- Un abondant amour : 203
- Un automne à Venise : 220
- Un jour on avait tant souffert : 102
- Un soir à Londres : 244
- Un soir à Vérone : 219
- Un soir en Flandre : 232
- Va prier dans Saint-Marc : 221
- Vers écrits sur les champs de bataille d'Alsace : 266
- Vous emplissez ma vie : 199
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*** Je remercie par avance les lecteurs qui voudraient bien me signaler toute erreur ou omission : laclaud74@gmail.com

364. BNF. Gallica : un album de photographies

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Anna de Noailles : un album de photographies
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363. "Le coeur innombrable" (1901)

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A la demande de plusieurs lecteurs je propose ci-après une récapitulation des poèmes extraits du recueil "Le coeur innombrable" (1901) publiés sur ce blog. Le numéro qui suit le titre correspond au numéro du message de publication.
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- A la nuit : 054
- Bitto : 336
- Dissuasion : 337
- Exhaltation : 027
- Il fera longtemps clair ce soir : 0290
- La chaude chanson : 342
- La cité natale : 055
- La conscience : 343
- La jeunesse : 024
- La journée heureuse : 058
- La mort a dit à l'homme : 046
- La mort fervente : 047
- La nature et l'Homme : 023
- La terre : 242
- La tristesse est dans le parc : 059
- La vie profonde : 104
- L'ardeur : 338
- L'automne : 339
- Le baiser : 120
- Le coeur : 125
- La chaude saison : 125
- L'azur : 125
- Le jardin et la maison : 345
- Le pays : 345
- Le temps de vivre : 078
- Le verger : 151
- L'empreinte : 022
- Les parfums : 346
- Les paysages : 347
- Les rêves : 347
- Les saisons et l'amour : 348
- L'hiver : 057
- L'image : 101
- L'innocence : 340
- L'inquiet désir : 126
- L'offrande à la Nature : 013
- L'orgueil : 341
- O lumineux matin : 154
- Paroles à la lune : 349
- Plainte : 106
- Soir d'été : 350
- Voix intérieure : 352
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*** Je remercie par avance les lecteurs qui voudraient bien me signaler toute erreur ou omission
laclaud74@gmail.com
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***A voir absolument : http://gallica.bnf.fr/Search?ArianeWireIndex=index&p=1&lang=FR&q=anna+de+noailles

02/02/2012

362. Francis James : à Anna de Noailles

Francis Jammes

Un jour tu vins me voir dans ce pays sauvage,
Et je devinai vite alors que c'était toi,
Car tes yeux pleins de nuit ravageaient ton visage
Pâle comme la lune, et versaient leur émoi.

Près des mêmes rosiers qui te tendaient leurs lèvres
S'étend le grand silence où tu me laisses seul.
Ce soir, le rossignol qui brûlait de tes fièvres
Mourra dans cette sphère opaque du tilleul.

Et moi, loin des amis pressés à ton cortège,
Moi jaloux du printemps qu'ils jetteront sur toi,
Je ne pourrai t'offrir que ces flocons de neige
Où passe un chant funèbre entonné par ma voix.

Mais bientôt je prendrai, comme on fait au village
Alors qu'on mène un deuil, lourde comme du plomb,
La croix dont le sommet parfois touche au feuillage,
La croix qui t'étonnait, ô fille d'Apollon

Et je la porterai, troussé dans cette cape
Dont ta bouche fermée a parlé si souvent,
Et que soulèvera l'orage qui s'échappe
D'un coeur qu'ont balayé l'injustice et le vent.

Et je la planterai, ma soeur, ma bien-aimée,
Sur le calvaire étroit dominant Hasparren,
Afin que par-delà les monts et la vallée
Sa douce ombre s'étende et te rejoigne au loin.