11/04/2011
243. "Rivages contemplés"
Rivages contemplés au travers de l'amour,
Horizon familier comme une salle ronde,
Où nos yeux enivrés s'interrogeaient toujours,
Dans quel sensible atlas, sur quelle mappemonde
Reverrai-je vos soirs précis et colorés,
Les suaves chemins où nos pas ont erré,
Et que nos cœurs, emplis d'ardeur triste et profonde,
Avaient rendus plus beaux que la beauté du monde ?
242. "La terre"
Je me suis mariée à vous
Terre fidèle, active et tendre,
Et chaque soir je viens surprendre
Votre arome secret et doux.
Ah ! puisque le divin Saturne
Porte un anneau qui luit encore,
Je vous donne ma bague d'or,
Petite terre taciturne !
Elle est comme un soleil étroit,
Elle est couleur de moisson jaune,
Aussi chaude qu'un jeune faune
Puisqu'elle a tenu sur mon doigt !
Et qu'un jour, dans l'espace immense,
Brille, ceinte d'un lien doré,
La Terre où j'aurai respiré
Avec tant d'âpre véhémence !
Le cœur innombrable, poèmes, Calmann-Lévy, 1901
241. "La langueur des voyages"
Le matinal plaisir du soleil dans l'herbage,
Dessinant des ruisseaux d'intangible cristal;
Les cieux d'été, plus chauds qu'un sensuel visage
Opprimé de désir, altéré d'idéal;
Le hameau romantique au creux d'un roc stérile;
Des jardins de dattiers, épais ainsi qu'un toit;
L'arrivée, au matin, dans d'étrangères villes,
Où, soudain, l'on se sent libéré comme une île
Que bat de tout côté un flot distrait et coi;
Le bitumeux parfum d'une rade en Hollande,
Le bruit de forge en feu des vaisseaux roux et noirs
Que la noble denrée exotique achalande;
Enfin, surtout, l'odeur et la couleur des soirs,
Ont, pour le voyageur que le désir oppresse
Et que guide un mystique et rêveur désespoir,
L'insistante langueur qui prélude aux caresses.
240. "Le ciel bleu du milieu du jour"
Le ciel bleu du milieu du jour vibre, travaille,
Encourage les champs, les vignes, les semailles,
Comme un maître exalté au milieu des colons !
Tout bouge; sous les frais marronniers du vallon,
L'abeille noire, avec ses bonds soyeux et brusques,
Semble un éclat volant de quelque amphore étrusque.
Sur les murs villageois, le vert abricotier
S'écartèle, danseur de feuillage habillé.
Les parfums des jardins font aussi du sable
Une zone qui semble au coeur infranchissable.
L'air fraîchit. On dirait que de secrets jets d'eau
Sous les noirs châtaigniers suspendent leurs arceaux.
L'hirondelle, toujours par une autre suivie,
Tourne, et semble obéir à des milliers d'aimants:
L'espace est sillonné par ces rapprochements...
Et parfois, à côté de cette immense vie
On voit, protégé par un mur maussade et bas,
Le cimetière où sont, sans regard et sans pas,
Ceux pour qui ne luit plus l'étincelante fête,
Qui fait d'un jour d'été une heureuse tempête !
Hélas ! dans le profond et noir pays du sol,
Malgré les cris du geai, le chant du rossignol,
Ils dorment. Une enfant, sans frayeur, près des tombes,
Traîne un jouet brisé qui ricoche et retombe.
Ils sont là, épandus dans les lis nés sur eux,
Ces doux indifférents, ces grands silencieux;
Et la route qui longe et contourne leur pierre,
Eclate, rebondit d'un torrent de poussière
Que soulève, en passant, le véhément parcours
Des êtres que la mort prête encor à l'amour...
Et moi qui vous avais délaissée, humble terre,
Pour contempler la nue où l'âme est solitaire,
Je sais bien qu'en dépit d'un rêve habituel,
Nul ne saurait quitter vos chemins maternels.
En vain, l'intelligence, agile et sans limite,
Avide d'infini, vous repousse et vous quitte;
En vain, dans les cieux clairs, de beaux oiseaux pensants
Peuplent l'azur soumis d'héroïques passants,
Ils seront ramenés et liés à vos rives,
Par le poids du désir, par les moissons actives,
Par l'odeur des étés, par la chaleur des mains...
Vaste Amour, conducteur des éternels demains,
Je reconnais en vous l'inlassable merveille,
L'inexpugnable vie, innombrable et pareille:
O croissance des blés! ô baisers des humains !
239. "Ceux qui n'ont respiré"
Ceux qui n'ont respiré que les nuits de Hollande,
Les tulipes des champs, les graines des bouleaux,
Le vent rapide et court qui chante sur la lande,
Les quais du Nord jetant leur goudron sur les flots,
Ceux qui n'ont contemplé que les blés et les vignes
Croissant tardivement sous des cieux incertains,
Qui n'ont vu que la blanche indolence des cygnes
Que Bruges fait flotter dans ses brumeux matins,
Ceux pour qui le soleil, au travers du mélèze,
Pendant les plus longs jours d'avril ou de juillet,
Remplace la splendeur des campagnes malaises,
Et les soirs sévillans enivrés par l'œillet,
Ceux-là, vivant enclos dans leurs frais béguinages,
Souhaitent le futur et vague paradis,
Qui leur promet un large et flamboyant voyage
Où s'embarquent les cœurs confiants et hardis.
Mais ceux qui, plus heureux, ont connu votre audace,
O bleuâtre Orient! Incendie azuré,
Prince arrogant et fier, favori de l'espace,
Monstre énorme, alangui, dévorant et doré;
Ceux qui, sur le devant de leur ronde demeure,
Coupole incandescente, opacité de chaux,
Ont vu la haute palme éparpiller les heures,
Qui passent sans marquer leurs pieds sur les cieux chauds,
Ceux qui rêvent le soir dans le grand clair de lune,
Aurore qui soudain met sa robe d'argent
Et trempe de clarté la rue étroite et brune,
Et le divin détail des choses et des gens,-
Ceux qui, pendant les nuits d'ardente poésie,
Egrenant un collier fait de bois de cyprès,
Contemplent, aux doux sons des guitares d'Asie,
Le long scintillement d'un jet d'eau mince et frais,
Ceux-là n'ont pas besoin des infinis célestes;
Nul immortel jardin ne surpasse le leur;
Ils épuisent le temps, pendant ces longues siestes
Où leur corps étendu porte l'ombre des fleurs.
Leur âme nonchalante, et d'azur suffoquée,
Cherche la Mort, pareille à l'ombrage attiédi
Que font le vert platane et la jaune mosquée
Sur le col des pigeons, attristés par midi...
238. "L'évasion"
Libre ! Comprends-tu bien! Être libre, être libre !
Ne plus porter le poids déchirant du bonheur,
Ne plus sentir l'amère et suave langueur,
Envahir chaque veine, amollir chaque fibre !
Libre, comme une biche avant le chaud printemps !
Bondir sans rechercher l'ardeur de la poursuite,
Et, dans une ineffable et pétulante fuite,
Disperser la nuée et les vents éclatants !
Se vêtir de fraîcheur, de feuillage, de prismes,
S'éclabousser d'azur comme d'un flot léger;
Goûter, sous les parfums compacts de l'oranger,
Un jeune, solitaire et joyeux héroïsme !
A peine l'aube naît, chaque maison sommeille;
L'atmosphère, flexible et prudente corbeille,
Porte le monde ainsi que des fruits nébuleux.
On croit voir s'envoler le coteau mol et bleu.
Tout à coup, le soleil, ramassé dans l'espace,
Eclate, et vient viser toute chose qui passe;
La brise, étincelante et forte comme l'eau,
Jette l'odeur des fleurs sur le coeur des oiseaux,
Mêle les flots marins, dont la cime moelleuse
Fond dans une douceur murmurante, écumeuse...
Que mon front est joyeux, que mes pas sont dansants !
Je m'élance, je marche au bord des cieux glissants:
Dans mes songes, mes mains se sont habituées
A dénouer le voile odorant des nuées !
L'étendue argentée est un tapis mouvant
Où court la verte odeur des figuiers et du vent;
Dans les jardins bombés, qu'habite un feu bleuâtre,
Les épais bananiers, au feuillage en haillons,
Elancent de leurs flancs, crépitants de rayons,
Le fougueux bataillon des fruits opiniâtres.
Je regarde fumer l'Etna rose et neigeux;
Les enfants, sur les quais, ont commencé leurs jeux.
Chaque boutique, avec ses câpres, ses pastèques,
Baisse sa toile; on voit briller l'enseigne grecque
Sur la porte, qu'un jet de tranchante clarté
Fait scintiller ainsi qu'un thon que le flot noie;
Tout est délassement, espoir, activité;
Mais quel désir d'amour et de fécondité,
Hélas ! S’éveille au fond de toute grande joie !
Et pour un nouveau joug, ô mortels! Eros ploie
La branche fructueuse et forte de l'été.
237. "La nuit flotte"
La nuit flotte, amollie, austère, taciturne,
Impérieuse; elle est funèbre comme une urne
Qui se clôt sur un vague et sensible trésor.
Un oiseau, intrigué, dans un arbre qui dort,
Paraît interroger l'ombre vertigineuse.
La lune au sec éclat semble une île pierreuse:
Cythère aride et froide où tout désir est mort.
Une vague rumeur émane du silence.
Un train passe au lointain, et son essoufflement
Semble la palpitante et paisible cadence
Du coteau qui respire et songe doucement...
Un parfum délicat, abondant, faible et dense,
Mouvant et spontané comme des bras ouverts,
Révèle la secrète et nocturne existence
Du monde végétal au souffle humide et vert.
Et je suis là. Je n'ai ni souhait, ni rancune;
Mon coeur s'en est allé de moi, puisque ce soir
Je n'ai plus le pouvoir de mes grands désespoirs,
Et que, paisiblement, je regarde la lune.
Je suis la maison vide où tout est flottement.
Mon coeur est comme un mort qu'on a mis dans la tombe;
J'ai longuement suivi ce bel enterrement,
Avec des cris, des deuils, du sang, des tremblements,
Et des égorgements d'agneaux et de colombes.
Mais le temps a séché l'eau des pleurs et le sel.
D'un œil indifférent, sans regret, sans appel,
Eclairé par la calme et triste intelligence,
Je regarde la voûte immense, où les mortels
Ont suspendu les vœux de leur vaine espérance.
Et je ne vois qu'abîme, épouvante, silence;
Car, ô nuit ! vous gardez le deuil continuel
De ce que rien d'humain ne peut être éternel...
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