03/04/2010

106. "Plainte"


Mets les mains sur mon front où tout l’humain orage
Lutte comme un oiseau,
Et perpétue ainsi qu’au creux des coquillages
Le tumulte des eaux.

Ferme mes yeux afin qu’ils soient clos et tranquilles
Comme au fond du sommeil,
Et qu’ils ne sachent plus quand passent sur la ville
La lune et le soleil.

Parle-moi de la mort, du songe qu’on y mène,
De l’éternel loisir,
Où l’on ne sait plus rien de l’amour, de la haine,
Ni du triste plaisir ;

Reste, voici la nuit, et dans l’ombre croissante
Je sens roder la peur ;
Ah ! laisse que mon âme amère et bondissante
Déferle sur ton cœur

Le cœur innombrable, poèmes, Calmann-Lévy, 1901

01/04/2010

105. "Le retour au lac Léman"


Je retrouve le calme et vaste paysage:
C'est toujours sur les monts, les routes, les rivages,
Vos gais bondissements, chaleur aux pieds d'argent!
Le monde luit au sein de l'azur submergeant
Comme une pêcherie aux mailles d'une nasse;
Je vois, comme autrefois, sur le bord des terrasses,
Des jeunes gens; l'un rêve, un autre fume et lit;
Un balcon, languissant comme un soir au Chili,
Couve d'épais parfums à l'ombre de ses stores.
Le lac, tout embué d'avoir noyé l'aurore,
Encense de vapeurs le paresseux été;
Et le jour traîne ainsi sa parfaite beauté
Dans une griserie indolente et muette.
Soudain l'azur fraîchit, le soir vient; des mouettes
S'abattent sur les flots; leur vol compact et lourd
Qui semble harceler la faiblesse du jour
Donne l'effroi subit des mauvaises nouvelles...
Il semble, tant l'éther est comblé par des ailes,
Que quelque arbre géant, par le vent agité,
Laisse choir ce feuillage agile et duveté.
Et le soleil s'abaisse, et comme un doux désastre,
Frappé par les rayons du soleil vertical
Tout s'attriste, languit; le lac oriental
A le liquide éclat des métaux dans les astres;
Et le coeur est soudain par le soir attaqué...
Et tous deux nous marchons sur les dalles du quai.
Nous sommes un instant des vivants sur la terre;
Ces montagnes, ces prés, ces rives solitaires
Sont à nous; et pourtant je ne regarde plus
Avec la même ardeur un monde qui m'a plu.
Je laisse s'écouler aux deux bords de mon âme
Les ailes, les aspects, les effluves, les flammes;
Je ne répondrai pas à leur frivole appel:
Mon esprit tient captifs des oiseaux éternels.
Je ne regarde plus que la cime croissante
Des arbres, qui toujours s'efforçant vers le ciel,
Détachant leur regard des plaines nourrissantes,
Ecoutent la douceur du soir confidentiel
Et montent lentement vers la lune ancienne...
Je songe au noble éclat des nuits platoniciennes,
A la flotte détruite un soir syracusain,
A Eschyle, inhumé à l'ombre des raisins,
Dans Géla, sous la terre heureuse de Sicile.
Je songe à ces déserts où florissaient des villes;
A cet entassement de siècles et d'ardeur
Que le soleil toujours, comme un divin voleur,
Va puiser dans la tombe et redonne à la nue.
Je songe à la vie ample, antique, continue;
Et à vous, qui marchez près de moi, et portez
Avec moi la moitié du rêve et de l'été;
A vous, qui comme moi, témoin de tous les âges,
Tenez l'engagement, plein d'un grave courage,
De bien vous souvenir, en tout temps, en tout lieu,
Que l'homme en insistant réalise son Dieu,
Et qu'il a pour devoir, dans la Nature obscure,
De la doter d'une âme intelligible et pure,
De guider l'Univers avec un coeur si fort
Que toujours soit plus beau chaque instant qui se lève;
Et d'écouter avec un mystique transport
Les sublimes leçons que donnent à nos rêves
L'infatigable voix de l'amour et des morts...

Les Vivants et les morts 1907-1913

104. "La vie profonde"


Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain,
Etendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l'espace !

Sentir, dans son coeur vif, l'air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
S'élever au réel et pencher au mystère.
Etre le jour qui monte et l'ombre qui descend.

Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du coeur vermeil couler la flamme et l'eau,
Et comme l'aube claire appuyée au coteau
Avoir l'âme qui rêve, au bord du monde assise

Le cœur innombrable, poèmes, Calmann-Lévy, 1901

103. "Je me défends de toi"



Je me défends de toi chaque fois que je veille,
J'interdis à mon vif regard, à mon oreille,
De visiter avec leur tumulte empressé
Ce coeur désordonné où tes yeux sont fixés.
J'erre hors de moi-même en négligeant la place
Où ton clair souvenir m'exalte et me terrasse.
Je refuse à ma vie un baume essentiel.
Je peux, pendant le jour, ne pas goûter au miel
Que ton rire et ta voix ont laissé dans mon âme,
Où la plaintive faim brusquement me réclame...
Mais la nuit je n'ai pas de force contre toi,
Mon sommeil est ouvert, sans portes et sans toit.
Tu m'envahis ainsi que le vent prend la plaine.
Tu viens par mon regard, ma bouche, mon haleine
Par tout l'intérieur et par tout le dehors.
Tu entres sans débats dans mon esprit qui dort.
Comme Ulysse, pieds nus, débarquait sur la grève;
Et nous sommes tout seuls, enfermés dans mon rêve.
Nous avançons furtifs, confiants, hasardeux,
Dans un monde infini où l'on ne tient que deux.
Un mur prudent et fort nous sépare des hommes,
Rien d'humain ne pénètre aux doux lieux où nous sommes.
Les bonheurs, les malheurs n'ont plus de sens pour nous;
Je recherche la mort en pressant tes genoux,
Tant mon amour a hâte et soif d'un sort extrême,
Et tu n'existes plus pour mon coeur, tant je t'aime !
Mon vertige est scellé sur nous comme un tombeau.
Ce terrible moment est si brûlant, si beau,
Que lorsque lentement l'aube teint ma fenêtre,
C'est en me réveillant que je crois cesser d'être...

Les Vivants et les Morts 1907-1913

31/03/2010

102. "Un jour, on avait tant souffert"


Un jour, on avait tant souffert, que le coeur même,
Qui toujours rebondit comme un bouclier d'or,
Avait dit: «Je consens, pauvre âme et pauvre corps,
A ce que vous viviez désormais comme on dort,
A l'abri de l'angoisse et de l'ardeur suprême...»
Et l'on vivait; les yeux ne reconnaissaient pas
Les matins, la cité, l'azur natal, le fleuve;
Toute chose semblait à la fois vieille et neuve;
Sans que le pain nourrisse et sans que l'eau abreuve
On respirait pourtant, comme un feu mince et bas.
Et l'on songeait: du moins, si rien n'a plus sa grâce,
Si ma vie arrachée a rejoint dans l'espace
Le morne labyrinthe où sont les Pharaons;
Si je suis étrangère à ma voix, à mon nom;
Si je suis, au milieu des raisins de l'automne,
Un arbre foudroyé que la récolte étonne,
Je ne connaîtrai plus ces supplices charnels
Qui sont, de l'homme au sort, un reproche éternel.
Calme, lasse, le coeur rompu comme une cible,
J'entrerai dans la mort comme un hôte insensible...
Mais les fureurs, les pleurs, les cris, le sang versé,
Les sublimes amours qui nous ont harassés,
Les fauves bondissants, témoins de nos délires,
Ont suivi lentement le doux chant de la lyre
Jusque sur la montagne où nous nous consolions;
Les voici remuants, les chacals, les lions
Dont la soif et la faim nous font un long cortège...
J'avais cru, mon enfant, que le passé protège,
Que l'esprit est plus sage et le coeur plus étroit,
Que la main garde un peu de cette altière neige
Que l'on a recueillie aux sommets purs et froids
Où plane un calme oiseau plus léger que le liège.
Mais hélas ! quel orage étincelant m'assiège ?
Lourde comme l'Asie et ses palais de rois,
Je suis pleine de force et de douleur pour toi !

Les Vivants et les Morts 1907-1913

09/03/2010

101. "L'image"

Source de l'image : http://foxfires.deviantart.com/art/Sleeping-Beauty-49933463
.
Pauvre faune qui va mourir
Reflète-moi dans tes prunelles
Et fais danser mon souvenir
Entre les ombres éternelles.
.
Va, et dis à ces morts pensifs
A qui mes jeux auraient su plaire
Que je rêve d'eux sous les ifs
Où je passe petite et claire.
.
Tu leur diras l'air de mon front
Et ses bandelettes de laine,
Ma bouche étroite et mes doigts ronds
Qui sentent l'herbe et le troène,
.
Tu diras mes gestes légers
Qui se déplacent comme l'ombre
Que balancent dans les vergers
Les feuilles vives et sans nombre.
.
Tu leur diras que j'ai souvent
Les paupières lasses et lentes
Qu'au soir je danse et que le vent
Dérange ma robe traînante.
.
Tu leur diras que je m'endors
Mes bras nus pliés sous ma tête,
Que ma chair est comme de l'or
Autour des veines violettes.
.
Dis-leur comme ils sont doux à voir
Mes cheveux bleus comme des prunes,
Mes pieds pareils à des miroirs
Et mes deux yeux couleur de lune,
.
Et dis-leur que dans les soirs lourds,
Couchée au bord frais des fontaines,
J'eus le désir de leurs amours
Et j'ai pressé leurs ombres vaines !

Le cœur innombrable, poèmes, Calmann-Lévy, 1901

02/03/2010

100. "C'est là que dort mon coeur"


Anna de Noailles
envoyé par l'auteur
-----------------------------------
[...] Une autre image à retenir, et qui hanta durant toute son existence le souvenir du poète : celle du couvent des Clarisses d'Evian, où elle se rendait, le dimanche, avec un plaisir si fort, écrivait-elle en 1913 en se le remémorant, qu'il lui semblait y avoir « failli mourir de la joie de vivre ».
Elle y cherchait moins un lieu de prière qu'un endroit où pût fleurir l'émotion d'y connaître « un lien puissant » qui unit deux êtres même après que se sont évanouies « les sublimes illusions […] saturé de mélancolie, d'espérance sans but et sans moyen, mais qui ne se lasse pas, et que j'appellerais le ciel »
Des raisons liturgiques ont empêché qu'y fût légué son cœur après sa mort. Pour réaliser son vœu de la meilleure façon possible, on le déposa dans le petit cimetière de Publier, en souvenir d'un poème des Forces Eternelles :
Pousse la porte en bois du couvent des Clarisses,
C'est un balsamique relais,
La chapelle se baigne aux liquides délices
De vitraux bleus et violets.

Peut-être a-t-on mis là, comme je le souhaite,
Mon cœur qui doit tout à ces lieux,
A ces rives, ces prés, ces azurs qui m'ont faite
Une humaine pareille aux dieux!

S'il ne repose pas dans la blanche chapelle,
Il est sur le coteau charmant
Qu'ombragent les noyers penchants de Neuvecelle,
Demain montez-y lentement.

Voilà pourquoi, sur le coteau de Publier, à l'ombre d'une stèle qui porte ce vers gravé : "C'est là que dort mon cœur, vaste témoin du monde", la mémoire est fixée jusqu'au moment où « tout siècle sera révolu »
Louis Perche. "Anna de Noailles", page 19 et 20.