11/02/2013

647. Les vers que je t'écris

Les vers que je t'écris ne sont pas d'Orient,
Je ne t'ai pas connu dans de beaux paysages,
Je ne t'ai vu mobile, anxieux ou riant,
Qu'en des lieux sans beauté qu'animait ton visage.

Tout le tragique humain je l'ai dit simplement,
Comme est simple ta voix, comme est simple ton geste,
Comme est simple, malgré son fastueux tourment,
Mon invincible esprit que ton œil rend modeste.

Mon front méditatif, et qui porte le poids
De sentir s'emmêler à mes pensers les astres,
Te bénit pour avoir appris auprès de toi
Le rêve resserré et les humbles désastres.

Et si ton innocent et rayonnant aspect
Ne m'avait longuement imposé son mirage,
Je n'aurais pas la vive et misérable paix
Qui préserve mes jours des douleurs sans courage.

Poème de l'Amour 1924

10/02/2013

646. Le temps n'a pas toujours ...

Le temps n'a pas toujours une égale valeur,
Tu cours et je suis immobile,
Je t'attends ; cela met quelque chose en mon cœur
De frénétique et de débile !

 
J'entame avec l'instant un infime combat
Que départage le silence.
L'heure, qui tout d'abord semblait me parler bas,
Frappe soudain à coups de lance.

 
Elle semble savoir, et garder son secret,
Le destin se confie à elle;
On ne pénètre pas dans cette ample forêt
Où rien n'est promis ni fidèle !

 
Puisque la passion, en son sauvage trot,
Gaspille sa richesse amère,
Révérons ces instants de la vie éphémère 
Dont chacun nous semblait de trop !

Attendre : épuisement sanglant de l'espérance,
Tentative vers le hasard,
Hâte qui se prolonge, indécise souffrance
De savoir s'il est tôt ou tard !

Impatience juste, exigeante et soumise,
À qui manque, pour bien lutter,
Le pouvoir défendu de refaire à sa guise
L'univers puissant et buté !

Certes, mon cœur ne veut te faire aucun reproche
Des minutes que tu perdais;
Tu me savais vivante, active, sûre et proche,
Moi, cependant, je t'attendais !

Sans doute la démente et subite tristesse
Qui se mêle aux jeux éperdus
Est le profond sanglot refoulé que nous laisse
La douleur d'avoir attendu !

Poème de l'Amour. 1924

645. Quand tu me plaisais

Quand tu me plaisais tant que j'en pouvais mourir,
Quand je mettais l'ardeur et la paix sous ton toit,
Quand je riais sans joie et souffrais sans gémir,
Afin d'être un climat constant autour de toi;

Quand ma calme, obstinée et fière déraison
Te confondait avec le puissant univers,
Si bien que mon esprit te voyait sombre ou clair
Selon les ciels d'azur ou les froides saisons,

Je pressentais déjà qu'il me faudrait guérir
Du choix suave et dur de ton être sans feu,
J'attendais cet instant où l'on voit dépérir
L'enchantement sacré d'avoir eu ce qu'on veut :

Instant éblouissant et qui vaut d'expier,
Où, rusé, résolu, puissant, ingénieux,
L'invincible désir s'empare des beaux pieds,
Et comme un thyrse en fleur s'enroule jusqu'aux yeux !

Peut-être ton esprit à mon âme lie
Se plaisait-il parmi nos contraintes sans fin,
Tu n'avais pas ma soif, tu n'avais pas ma faim,
Mais moi, je travaillais au désir d'oublier !

Certes tu garderas de m'avoir fait rêver
Un prestige divin qui hantera ton cœur,
Mais moi, l'esprit toujours par l'ardeur soulevé,
Et qu'aurait fait souffrir même un constant bonheur,

Je ne cesserai pas de contempler sur toi,
Qui me fus imposant plus qu'un temple et qu'un dieu,
L'arbitraire déclin du soleil de tes yeux
Et la cessation paisible de ma foi !



Poème de l'Amour. 1924

644. Le silence répand son vide

Le silence répand son vide ;
Le ciel, lourd d'orage, est houleux ;
On voit bouger, tiède et limpide,
Le vent dans un mimosa bleu.


Prolongeant sa douceur étale,
Le jour ressemble aux autres jours ;
Un craintif et secret amour
Rêve, sans ouvrir ses pétales.


Ainsi, pour longtemps en jouir,
La Hollande, en ses vastes serres,
Par des blocs de glace resserre
Les tulipes qui vont s'ouvrir.

Poème de l'Amour. 1924

643. Je ne t'aime pas

Je ne t'aime pas pour que ton esprit
Puisse être autrement que tu ne peux être
Ton songe distrait jamais ne pénètre
Mon cœur anxieux, dolent et surpris.

Ne t'inquiète pas de mon hébétude,
De ces chocs profonds, de ma demi-mort;
J'ai nourri mes yeux de tes attitudes,
Mon œil a si bien mesuré ton corps,

Que s'il me fallait mourir de toi-même,
Défaillir un jour par excès de toi,
Je croirais dormir du sommeil suprême
Dans ton bras, fermé sur mon être étroit

Poème de l'Amour 1924

642. Un manuscrit d'Anna de Noailles















Reproduit à partir de l'ouvrage de René Gillouin
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09/02/2013

641. Anna de Noailles et ses contemporains


Opinions de contemporains, citées par René Gillouin à la fin de sa biographie de la Comtesse de Noailles.
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D'Emile Faguet, à propos de la Nouvelle Espérance :

Cette femme aura bien du talent. Elle est dans le train qui y mène. Et sa station n'est pas très loin. (La Revue latine).
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D'Emile Ripert :

On ne sait si c'est artifice ou naïveté, sa façon d'assembler les mots. On est étonné, on ne comprend pas trop. Pourtant on voit, on sent, on entend... Dans une de ses dernières poésies elle parle ainsi :

Au cercle étroit d'un bassin rond et gris,
L'eau s'endormait, petite eau qui se rouille.

« Petite eau qui se rouille... » Si vous comprenez, moi pas. Seulement je vois l'eau stagnante, un peu
rouge, je sens l'odeur de l'eau morte, et tout le calme inerte, l'ennui qui use et qui ronge... Les images aussi sont nouvelles : Madame de Noailles se dit «lasse comme un jardin sur lequel il a plu », et ce simple vers assimile si parfaitement certaines journées d'accablement, de calme désespoir après la crise violente des pleurs à l'aspect du feuillage lourd, des fleurs froissées, des terres humides, qu'on admire ce génie instinctif qui, du premier coup et sans tâtonnements, aboutit aux effets que chercherait en vain l'art le plus profond... (La Revue Hebdomadaire).
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D'Auguste Dorchain :

On ne peut s'y méprendre ; il y a ici plus que de talent, plus que de l'art, plus que la réalisation patiente et achevée d'un beau rêve : il y a la ferveur, il y a l'enthousiasme, il y a l'oubli total de soi-même, ou plutôt, ce qui est la même chose, le don absolu de tout son être, âme et corps, comme aux plus saintes minutes d'un grand amour, — il y a le génie. (Annales politiques et littéraires).
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De Lucien Gorpechot :

Nul écrivain ne nous a jamais renseignés avec autant d'abondance et de sincérité sur les mouvements secrets de la sensibilité féminine. Il entre dans le génie de Madame de Noailles une franchise qui lui donne le courage d'exprimer tout ce qu'elle sent. Elle ne s'abuse point sur elle-même quand elle écrit : "J'ai vu ce que j'ai vu et ce que j'ai senti, d'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi". La Nouvelle Espérance, contenait de véritables révélations. Le Visage émerveille nous livre toute une vie intérieur. (Le Soleil, 28 juin 1904).
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De Pierre Hepp :

Le don prépondérant de Madame de Noailles, c'est une haute vertu de suggestion. Son secret, c est qu'à la rencontre de tout objet senti se porte instantanément un représentant verbal, avant qu'intervienne la moindre opération abstraite. Il en résulte une unité d'éclosion, une adaptation de terminologie qui déjoue les reproches des professeurs de syntaxe. (La Grande Revue).