01/02/2012

337. Dissuasion


Fermez discrètement les vitres sur la rue
Et laissez retomber les rideaux alentour,
Pour que le grondement de la ville bourrue
Ne vienne pas heurter notre fragile amour.

Notre tendresse n'est ni vive ni fatale,
Nous aurions très bien pu ne nous choisir jamais ;
Je vous ai plu par l'art de ma douceur égale,
Et c'est votre tristesse amère que j'aimais.

La peine de nos coeurs est trop pareille, et telle
Que nous nous mêlerions sans nous renouveler :
Évitons le mensonge et la brève étincelle
D'un désir qui nous luit sans pouvoir nous brûler.

La vie a mal gardé ce que nous lui donnâmes,
Rien du confus passé ne peut se ressaisir ;
Nous aurions tous les deux trop pitié de nos âmes,
Après l'oubli léger et fuyant du plaisir :

Car nous entendrions sangloter notre enfance
Pleine de maux secrets, toujours inapaisés,
Que ne rachète pas, dans sa munificence,
La réparation tardive des baisers.

Le cœur innombrable, poèmes, Calmann-Lévy, 1901

336. Bitto


Le bourdonnant été, doré comme du miel,
Parfumé de citrons, de résine et de menthe,
Balance au vent sucré son rêve sensuel
Et baigne son visage au clair de l'eau dormante.

Les pesants papillons ont alangui les fleurs,
Le cytise odorant et la belle mélisse
Infusent doucement dans la grande chaleur,
Le soleil joue et luit sur les écorces lisses ;

Les branches des sureaux et des figuiers mûris
S'emplissent du remous des abeilles fidèles...
Comme le jour est gai, comme la plaine rit !
Les prés chauds et roussis crépitent d'un bruit d'ailes.

Voici qu'on voit venir, le soleil sur les yeux,
La petite Bittô, la danseuse aux crotales ;
La blancheur du chemin plaît à ses pieds joyeux
Que la poussière brûle au travers des sandales.

Son voile est de lin vert comme un nouveau raisin,
Sa robe est attachée à son épaule frêle,
La beauté du matin enorgueillit son sein
Et son coeur est content comme une sauterelle.

Ses boîtes de parfums et son petit miroir
Font un bruit de cailloux au fond de sa corbeille ;
Elle danse en marchant et s'amuse de voir
Des bords de chaque fleur s'envoler des abeilles.

- Ah ! Bittô, quel désir mène tes pieds distraits
Aux dangereux sentiers de la campagne ardente ?
D'invisibles Érôs habitent les forêts,
Et des poisons subtils montent du coeur des plantes.

Retourne te mêler aux travaux du matin,
Car l'heure de midi promptement s'achemine,
Ou bien va regarder dans ton petit jardin
Si la nuit a mûri les vertes aubergines...

Mais, rieuse et nouant ses deux mains à son cou,
Bittô n'écoute pas les prudentes paroles ;
Le vent joueur s'enroule autour de ses genoux
Et fait un bruit soyeux comme un ruban qui vole.

Le baume végétal qui flotte dans l'air bleu
Enduit d'un miel léger son âme complaisante
Elle vient, au travers des épis onduleux,
S'asseoir près d'un étang où rêve l'eau luisante.

Avides de s'unir au glorieux été,
La pivoine touffue et l'anémone rose
Se pâment de désir et semblent rejeter
Le lâche vêtement des corolles décloses.

- Quelle silencieuse et palpitante ardeur
Rôde autour de vos pieds, vous guette et vous accueille,
Bittô ? Le soleil gonfle et mûrit votre coeur ;
Votre coeur est tremblant comme un buisson de feuilles.

Du flanc de la colline où le cassis bleuit,
Voici Criton qui vient faire boire ses chèvres
A l'étang où Bittô, sous la feuille qui luit,
S'amuse à retenir l'eau vive entre ses lèvres.

Il s'est approché d'elle, il lui dit : " Ma Bittô,
Prends ce fromage, blanc et rond comme la lune,
La noix que j'ai sculptée au bout de mon couteau
Et le panier de jonc où je mettais mes prunes. "

Il lui fait de hardis et timides serments,
Il l'entoure, il la presse, il tient ses mains, il joue...
- Et Bittô, déjà lasse et faible infiniment,
Se couche dans ses bras et lui baise la joue...

[...]Comme elle est grave et pâle après l'âpre union !
- Ô vous dont la pudeur tristement fut surprise,
Tendre corps plein de trouble et de confusion,
Bittô, je vous dirai votre grande méprise :

Le rude et lourd baiser dont parlent les chansons
Ne guérit pas le mal dont vous étiez atteinte ;
Votre langueur venait de la verte saison,
Du parfum des mûriers et des chauds térébinthes.

Pensant vous délasser d'un tourment inconnu
Qui vous venait des champs, des feuilles, de la terre,
Vous avez sans prudence attaché vos bras nus
Au cou du chevrier dont l'étreinte est amère ;

Amoureuse du jour vivant et de clarté,
Vous avez cru pouvoir apaiser sur sa bouche,
Diseuse de mensonge et de frivolités,
Votre désir de l'air, des fleurs, de l'eau farouche ;

Sentant que votre coeur, si lourd et si dolent,
Pesait à votre sein comme un nid aux ramures,
Vous avez cru qu'aux mains du berger violent
Il pourrait s'effeuiller comme une rose mûre...

Ah ! Bittô, quelle ardeur et quelle volupté
Auraient donc pu guérir votre malaise insigne ?
- L'amant que vous vouliez, c'était le tendre Été
Saturé d'aromate et de l'odeur des vignes !

Le cœur innombrable, poèmes, Calmann-Lévy, 1901

335. Emmanuel Berl : Anna de Noailles

Le destin devait me gratifier à la même époque d'un autre côté - la bienveillance inespérée et imméritée d’Anna de Noailles envers moi. Notre époque ne peut que mal se représenter ce qu'a pu être la gloire d'Anna de Noailles dans le Paris de 1910, enclin au superlatif. Les premiers livres de vers de la Comtesse avaient été, d'emblée, rangés entre ceux de Musset et ceux de Victor Hugo. Cette princesse grecque, à qui le mariage avait donné un nom français illustre, paraissait descendre tout droit du Parnasse avec le trépied de la Pythie pour prononcer ses oracles. Émerveillement d'autant plus doux que la Comtesse avait un visage plus séduisant, dévoré par ses admirables yeux sur les paupières desquels tombait la frange de ses cheveux noirs.
A tous ces prestiges, elle joignait celui d'une éloquence dont je n'ai pas connu l'égale au cours de ma vie. Inspirée, quand elle parlait, comme Sarah Bernhardt quand elle jouait, elle provoquait le même respect, chacun l'écoutant en silence quels que fussent les circonstances, les heures et les lieux. Pour elle, la poésie restait la compagne du discours, idée qui scandalisa nos modernes mallarméens, mais qui avait pourtant été celle de Ronsard, de Hugo et même de Lautréamont.
Je n'avais vraiment aucun droit à l'amitié de cette grande dame, autour de laquelle se pressaient les personnages les plus illustres. Je n'en ai tiré aucun orgueil, persuadé que je la tenais de mon cousin Henri Franck. Il l'avait aimée, elle aussi ; elle avait envers les morts la piété fervente et inquiète d’Antigone. J'ai pensé qu’elle avait cru accomplir un devoir en daignant supporter ma présence.
La Comtesse voulut bien m'emmener à Munich, faire avec elle la rude cure de wagnérisme que la mode, alors, imposait. Le cérémonial faisait commencer le spectacle à six heures et demie, et durer jusqu'à onze heures. Il comportait un entracte assez long pour que le public pût se restaurer au foyer, d'où il était rappelé, rudement par les trompettes qui faisaient sentir aux oublieux le caractère sacré du moment.
La Comtesse dédaignait ce foyer regorgeant de choucroute, qui ne rassurait pas sa méfiance des tréponèmes et autres poisons. On allait donc souper, après la spectacle, dans les restaurants qui voulaient bien apporter à Anna de Noailles les grandes bassines d'eau bouillante où elle désinfectait nos assiettes et nos couverts. Quand un serveur manifestait une certaine surprise, elle se dansait sur ses ergots, lui lançant : « Ich bin die berühmte Gräfin von Noailles ! »
Nos journées étaient dédiées à l'Art. Après le déjeuner, il nous fallait « aller voir les chef-d'œuvre » comme elle disait avec résignation ; et les chefs-d'œuvre nous laissaient à peine le temps de nous habiller pour retourner au théâtre.
Toute ma génération disqualifiait Wagner, dont on avait abusé contre elle. Anna de Noailles était partagée entre l'ennui que pouvait lui causer « Parsifal » et le respect d'un maître dont son enfance avait connu les effarants triomphes. Elle était un peu plus respectueuse que moi, et me savait gré de l'être un peu moins qu’elle.
Mme de Noailles se revanchait de ses devoirs en dardant sur toutes les personnes connues et inconnues les regarde terribles annonciateurs de ces caricature décisives qu’elle proférait sans baisser la voix, sans se soucier de ses victimes : « Voyez ce monsieur qui a l'air d'un coupe-cigare », et elle montrait du doigt le malheureux tout affligé de cette parenté. Nous rentrions tard. Vers midi, j'allais demander à Sarah, sa confidente, des nouvelles de la Comtesse. Je la retrouvais en bas vers trois heures, et on recommençait à osciller entre les voies du Beau et l'ennui des pensums.
L'année suivante, elle a permis que je l'accompagne à Lausanne. C'était alors la mode d'y faire je ne sais quelle cure. La Comtesse avait un médecin qui se nommait Calame, et qu’elle appelait le Père des Calamités. L'après-midi, elle m'emmenait en promenade sur les collines, dans les bois qui surplombent Lausanne et prodiguent tant de points de vue sur le Léman.
Quand je me rappelle ces randonnées, j'ai quelque peine a comprendre que je n'aie pas été amoureux d'elle. Tout y invitait, depuis ses boucles noires jusqu'aux paysages de Vevey sur lesquels flottait toujours l'ombre de Jean-Jacques Rousseau. Je poussais la sottise jusqu'à lui parler des jeunes filles entre lesquelles mon cœur avait balancé. Elle me dit : « Comment pouvez-vous être amoureux de ces petits monstres gros de tout le mal qu’elles feront pendant cinquante ans ! » Elle avait trop raison. En quête d'une mère, j'aurais mieux fait de me tourner vers elle, quoiqu'elle n'eût pas passé trente-cinq ans, que vers les gamines d'où devait surgir Sylvia ; mais, toute ma vie, il m'a été difficile de passer du respect au désir.
En 1913, Anna de Noailles devait pousser la gentillesse jusqu’à me chercher en voiture à Evian, pour me mener à Amphion. J'étais ému de la voir dans le beau jardin qu’elle avait tant chanté. Elle m'y a présenté à sa mère, et j'ai eu la grande joie d'entendre Mme de Brancovan jouer au piano Schubert et Chopin. Sans effort apparent, elle m'émouvait plus que n'avait pu faire le plus grand orchestre de Munich. Je n'ai pas entendu Paderewski qui logeait face à Amphion, à Morges, mais je ne pense pas qu'il ait pu être plus touchant que ne l'était Madame de Brancovan dans ses morceaux préférés.
Devant elle, dans son jardin, Anna de Noailles redevenait par instants la petite fille avec laquelle j'aurais pu parler sans être intimidé. Mais bientôt l'éloquence reprenait son jaillissement et faisait refleurir mon angoisse de mal comprendre, de mal répondre, de ne pas me rappeler ses formules décisives et fugaces.
Un de ces étés qui précédèrent celui où je devais rencontrer Sylvia et découvrir Thamar, mon oncle Alfred Berl me mena aux lacs italiens, au Tyrol, à Cortina, puis à Venise. Le charme de ce voyage fut encore accru vers la fin par la compagnie de Blandine Ollivier et de ses parents. Cette petite-fille de Liszt avait hérité de lui ses doigts interminables. Elle était alors pleine d'ardeur devant les tableaux et les palais vénitiens. Nous nous sommes retrouvés, je m'en souviens, le jour où, découvrant Giotto à l'Arena, je décidai de ne plus voir un tableau à Venise pour que rien ne se surimpose aux images de l’Arena, que j'ai conservées encore fraîches, après plus de soixante ans…….
C'était mon second séjour à Venise. Aucune ville ne m'a fait une impression aussi forte, sauf peut-être Leningrad. J'y ai déambulé, les livrer, de Ruskin à la main, ignorant que ce même Ruskin me mènerait plus tard à Proust. Je n'ai jamais trouvé Venise mélancolique. Au contraire, il me semble que la place Saint-Marc est une des plus gaies, en ce monde, et l'église Saint-Marc elle-même, comme a dit Madame de Noailles, « sensible aux péchés plus qu'à l'oraison » . C'est un merveilleux endroit pour jouir des couleurs et des formes; mais il n'invite guère à prier. Comme tout Venise, sans doute parce que crispée sur les eaux qui menacent de la submerger, elle se cramponne à la terre, comme se cramponnent à la vie les agonisants qui n'acceptent pas de mourir.

Lire aussi le message 108

334. Maurice Barrès : lettre à Anna de Noailles


A Madame la comtesse de Noailles née Princesse de Brancovan.

Si j’aime un peu l’humanité,
c’est qu’elle renferme
quelques êtres de cette sorte,
que d’ailleurs elle écrase soigneusement.

Madame,

En quittant le rivage où respirèrent Iphigénie et Antigone, quel délice de trouver au front d'une jeune vivante les glaces flexibles et l'étincelle de l'Ionie ! C'est que, jadis, vous avez vécu dans l'Érechthéion avec les jeunes filles qu'on nommait « les porteuses de rosée » On vous entrevoit, dans la procession, qui tenez de vos deux mains le voile d'Athéna ; et les jeunes gens de Platon vous ont appelée : ma sœur.
Quand les Acropoles cessèrent de porter leurs fruits particuliers et redevinrent des rochers stériles auprès de la mer, vous ne vous êtes pas couchée dans le sable des morts avec les figurines d’argile. Vous avez vécu dans Byzance, d'où, votre ancêtre nous apporta le trésor des lettres antiques. Toute la suite des voyageurs ont vu les jeunes Phanariotes chanter, danser et pleurer sous les vergers de la mer Noire. Mais votre nom paternel évoque l'effort des vieilles races pour s'affranchir de la Babel ottomane. Obscurs frissons, fièvres royales, quel beau livre on pourrait écrire avec l'histoire d'une goutte de sang grec !
Hier enfin, vous êtes venue, du Danube comme Ronsard, et de Byzance comme Chénier, nous offrir toute vive, mais attendrie par des siècles d'exil, cette délicatesse grecque dont les archéologues ne nous donnent qu'une idée languissante. Vos poèmes remplissent de plaisir nos débutants et nos maîtres. On s'émerveille du mariage d'un jeune cœur païen avec nos paysages. Un jardin que vous regardez en a plus de parfum et d'éclat ; il devient tel que furent, avant votre migration, j'imagine, les îles de l'Archipel. Les réminiscences involontaires qui soutiennent votre génie nous aident à comprendre les mystères de l'inspiration, et l'on voit dans votre âme, comme dans une ruche de verre, se composer les lourds rayons dorés.
Vous paraissez obéir docilement aux propositions de l'heure : votre fantaisie bondit avec une sûreté joyeuse sur la minute qui passe, ou bien vous cédez à votre inclination comme une herbe qui ploie au bord du chemin, mais vous demeurez toujours une avisée petite-fille d'Ulysse. Quand je lis vos romans, je songe parfois aux ruses des héros grecs. Il semble qu'un divinité champêtre se soit déguisée en Parisienne pour observer, avez un détachement cruel, le petit manège des femmes. Les princesses de Racine, quand elles rencontrent vos héroïnes dans un bois sacré de 1'Ile-de-France, on les voit rougir et sourire ; elles ne veulent pas vous suivre, elles vous reconnaissent pourtant.
Ainsi, Madame, ce n'est pas sans sujet que j'ai désiré inscrire votre jeune gloire sur la première page de ce voyage à Sparte. Elle place sous l'invocation de la poésie un livre qui pourrait parfois sembler irrévérent à l'égard des belles choses. On ne me traitera pas de barbare, si vous me permettez de mettre à vos pieds mon admiration respectueuse. Maurice Barrès.

333. A l'Académie Royale de Belgique


Colette reçoit la Comtesse de Noailles à l’Académie royale de Belgique ( extraits)
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Sire, Madame, Messieurs,
Je savais déjà toute l'émotion que je ressentirais à me trouver, au coeur de cette journée, pour moi mémorable, parmi vous, appelée par vous. Mais, usant d'un surcroît de générosité et de grâce, un des membres éminents de votre Compagnie […] semble avoir voulu arrêter mon élan de juste modestie; il n'a fait qu'augmenter ma confusion autant que ma fervente gratitude, et c'est d'un coeur plus touché encore que je vous remercie de m'associer à votre tâche, et de m'avoir choisie pour siéger dans une assemblée qui réunit les esprits les plus accomplis.
Tout ce que je voudrais dire sur la langue française, sur cette expression ordonnée et limpide de la pensée contemporaine, sur ce miroir de l'Europe pensante, il n'en est pas un de vous, Messieurs, qui ne le dirait avec plus de compétence, plus de science et avec une autorité absolue.
Mais, comme parle Maeterlinck lorsqu'il veut consoler un insuffisant destin, "on peut toujours aimer" C'est le sentiment d'aimer qui nous unit aujourd'hui, et par mon amour pour cette émanation et cette fixation progressive de l'âme qu'est le langage natal, je me sens moins indigne de l'honneur que vous me faites.
Le langage natal, climat de la pensée, hors de qui nul ne respire amplement et ne ressemble plus à soi-même ! Tout ce qui est tient son existence du verbe. En vain la nature et les mondes nous proposeraient-ils leur splendeur ou leur énigme, et la musique ses divins nuages de sonorité, tout serait éphémère, sans contact et sans amitié, si la parole n'assignait à l'univers comme à l'âme sa logique et son destin. Tout ce qu'absorbe l'esprit humain, il l'exhale par le langage ; tout propos, qu'il s'attache à l'exactitude des sciences austères ou qu'il s'envole avec l'aigle lyrique, pourrait nous offrir un même aspect d'hymne inspiré, libérant l'homme de la profusion des recherches, des certitudes et du rêve.
La langue d'un peuple est donc entièrement créatrice de ses enfants; elle leur impose une vision, une audition du monde auprès de quoi les plus beaux chants étrangers sont des hôtes vénérés, accueillis au foyer familial, qui pourront charmer, enseigner, ravir, mais qui ne convertiront pas le coeur. Nul ne prophétise qu'en sa langue natale. Ce fut le destin de la langue française d'avoir, par la vie neuve et diverse que lui communiquaient perpétuellement ses fils, et par le don de claire perception, cette qualité auguste d'annonciatrice. « On voit le caractère des peuples et le génie de leur langue marcher d'un pas égal, et l'un est toujours garant de l'autre », écrivait Rivarol. […]
Messieurs, bien des années avant 1914, lorsqu'avec ma sœur, par qui je m'allie à votre nation même, je parcourais les belles routes blondes, bordées de noirs sapins, qui nous menaient de Chimay en France et nous ramenaient de France en Belgique, je lui disais, au moment où nous franchissions ce ruban de terre qui sépare les patries : « Ce n'est pas une frontière".
J'exprimais par ces tendres mots cet état de continuité que présentait, à mes yeux, le paisible, le solide et poétique aspect de nos deux pays, plus pareil au cours égal d'une onde sans mélange qu'à cette jonction même des fleuves où une eau couleur de jade rejoint une eau azurée.
Michelet, que soulève de frénésie votre âme robuste, trempée de force et de joie, exulte d'amitié aux confins de nos deux contrées, et, consentant à oublier soudain qu'il préfère tout ce qu'il aime, il choisit dans son universel amour et s'écrie : "le tourbillon de la vie nationale est au nord ! Combien cela est vrai dans cette Belgique si orgueilleuse de ses antiques franchises, de son esprit de liberté ; où passe le souffle épique des soldats de l'An II ; qui innove, et aussitôt s'organise, et qui, dans cette dernière guerre, de son coeur protégeant le nôtre, nous assura la victoire. Compensant par l'idée, la hardiesse et le courage tout désastre cependant qu'un feu impie anéantissait chez elle les asiles sacrés des livres, elle sauva le patrimoine de la pensée française. Cette Académie, Messieurs, est fondée sur la Victoire que remportèrent les jeunes hommes belges; aussi pourrions-nous la nommer à jamais : fille de la Victoire. Mais l'énergie, la fierté irascible, la sublime honnêteté de l'âme, elle n'est pas seulement dans le noble ouragan de la vie nationale, elle est aussi dans la splendeur du rêve de ses réalisations.
Messieurs, quand tout ce qui respire et luit se défait, veut s'arracher à la terre ou se dissoudre en elle, vos artistes incomparables ont retenu et conservé la vie, ses gestes, sa couleur, son souffle ; c'est de ce prodigue acharnement à perpétuer l'éphémère par l'impérissable que se réclame Baudelaire quand, présentant à un juge céleste ce vivace butin prélevé sur la mort, il s'écrie.

Et c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge
Et vient mourir au bord de voire éternité...

Pays de gloire, disions-nous de la Belgique, mais aussi pays des serments généreux avec ses donateurs ; pays de l'équité avec ses juges, de la prospérité avec ses marchands; du labeur minutieux et parfait avec ses imprimeries novatrices […] pays de grâce mystique aussi avec ses béguinages fresques vivantes et remuantes d'un Fra Angelico que n'aurait pas troublé la turbulence hors d'haleine de l'Annonciation. Qui n'a visité avec ravissement ces étroites cellules laiteuses, ces petits paradis terrestres bien semés, sarclés, fleuris, où Marthe aurait choisi la meilleure part, car :

La vie humble, aux travaux ennuyeux et faciles,
Est une oeuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.

Pays de la lumière, dirons-nous encore de la Belgique, d'une lumière plus attirante qu'en d'autres climats, par son secret, ses promesses, ses intervalles, et dont Auguste Rodin parlait avec enchantement. Je conserve dans mon souvenir cette phrase d'un de ses entretiens : "A vingt ans, me dit-il, je rêvais d'aller en Grèce, j'avais hâte de contempler la suprême beauté antique, les vestiges ineffables, le ciel de saphir, le soleil d'Antigone. Le destin ne m'y conduisit pas ; il me dirigea vers une petite ville de Belgique, durement dessinée dans l'atmosphère comme une gravure sur bois. J'y suis resté sept ans. Il pleuvait presque tous les jours. C'était absolument beau"
Vous le voyez, Messieurs, je ne pouvais m'arracher à la contemplation de votre pays, alors que notre tâche est de nous entretenir de la langue française. Quel amical orgueil pour nous tous, ici, de songer que nous pouvons parler d'elle, sans que rien n'en soit divisé pour faire votre part et la nôtre !
Soyons fiers ensemble de songer que notre langue fut conseillère des plus grands génies de l'humanité. C'est elle qu'entendirent, à partir d'une certaine heure, les cerveaux divins de toutes les nations. Elle est, cette langue française, un moment de la pensée de Dante. Par Michel de Montaigne, elle est l'amie et la compagne de Shakespeare. Par Diderot et les Encyclopédistes, elle instruisit le jeune Goethe, qui devait un jour demander : "Pourquoi, puisque les Romains, quand ils avaient quelque chose d'important à dire s'exprimaient en grec, ne nous exprimerions-nous pas, quelquefois, en français ?"
Par Rousseau, elle exalta la générosité de la nature, participa au génie de Kant, et fit pénétrer son évangile de la sensibilité au coeur des grands écrivains russes. Par Voltaire, elle s'étendit en tous sens ; devint la mesure d'unité de la sagesse humaine; aérienne rafale, elle glane tout, ramasse tout, ramène tout, et, traversant le génie et le coeur de cet universel Voltaire, elle distribue de nouveau au noble et raisonnable appétit du monde.
De même que le chant perlé de la harpe apaisait Saül dans ses transes, elle consola Nietzsche mourant. Privée de sonorités qui lui donneraient de faciles mélodies, dépouillée des vapeurs qui lui organiseraient d'éclatants orages, la. langue française fait songer à ces violons fins et nets qui se posent sur le coeur de l'homme et tendent leurs cordes sous ses doigts. De là, cette réversibilité de l'expression et de l'âme. Si la voix, comme l'ont reconnu les témoins de la parole de Jeanne d'Arc, est un des mystères dont le pouvoir est le plus agissant, cette voix vaut tout entière par les harmonies qui l'animent et qui se modèlent elles-mêmes sur l'esprit.
Dès l'origine, les chansons héroïques de la France sont chevaleresques, nourries de sentiments d'honneur, de compassion, d'amour. C'est tout un code de la dignité humaine, dont ne se sont jamais écartées les races sur qui veillait cette déesse sévère aux siens, à ceux qu'elle aime, indulgente à ceux qu'elle plaint. Les paroles nobles, pondérées, magnanimes, on les retrouve dans toutes les proclamations qui témoignèrent pendant la guerre du sentiment de nos deux nations. Quand, par une instructive malice, les Belges apposèrent dans la ville d'Aix-la-Chapelle, en novembre 1918, une affiche où se trouvaient inscrits de durs commandements, si durs qu'un Français n'y pouvait croire, nous ne nous trompions pas ; ils avaient spirituellement étalé les ordres que les armées ennemies avaient infligés aux villes de la Belgique ; une heure après, ils y substituèrent leurs propres règlements, tout empreints de libéralisme et d'humanité. Qu'ils soient honorés pour cela !
Nietzsche, que je cite encore parce qu'il fut un des disciples lyriques et nostalgiques de la mesure française, écrit : "Le véritable orgueilleux est celui qui ne supporte pas qu'on humilie un homme devant lui".
Noble langue française, qui, de même que le chant des flûtes, selon la légende, bâtissait les villes antiques, a construit des nations et des hommes ! Personne vivante aux mille aspects, figure véritable de la liberté, vocabulaire de la justice, formule de la miséricorde, c'est elle qui, par son histoire aventureuse, pleine de gloire et de science, par sa Révolution, par ses soldats sans haine, imposa au monde le droit d'être libre !
Si active, si efficace, elle est en même temps la plus paisible, la plus docile, la plus patiente de toutes les langues. Tout chef-d'oeuvre étranger s'y peut refléter sans craindre d'y rencontrer une onde opaque ou le pli des flots mobiles.
Messieurs, il me tarde d'appeler parmi nous les ombres de vos grands poètes dont l'absence fait peser sur notre ,assemblée un deuil dont ne nous console pas leur immortalité. Ombre charmante de Rodenbach, rêveur aux yeux lucides, visage à la fois brumeux et doré, chantre élégant d'un crépuscule qui ne l'atteignit pas ! Ce poète de la langueur et des reflets nous fait songer à ce beau lac d'amour dans Bruges, où glisse la neige silencieuse des cygnes,
Et puis, nous entendons chanter et s'évanouir le merveilleux Van Lerberghe, qui composa cette Chanson d'Eve, toute ruisselante de liquides arpèges, et qui, lui aussi, s'arrête soudain, après cette ondée d'argent, comme la capricieuse et mélancolique pluie de l'été. Plus haut encore, nous voyons Verhaeren. Tour à tour forgeron véhément du verbe ou tisserand délicat, ce grand ouvrier de la terre et des cités dut souvent sentir se poser sur lui, du haut des nuées où s'élevaient les sommets de son âme, la bénédiction du travailleur céleste qui vint chez vous chercher la quiétude et l'amitié: Victor Hugo.
Miracle de la dentelle ou prodige du fer, turbulence ou transparence, la poésie beige est aussi la sœur des plus beaux chants de Verlaine qui, lorsqu'il fut votre hôte malheureux, puisa chez vous une si grande grâce poétique qu'il fut dans sa claustration comme ces jeunes hommes de l'Ecriture qu'une rosée mystérieuse aidait à supporter les, feux du brasier. Alors qu'on s'attendait à son silence, à son accablement, que fit-il chez vous ? Il chanta. Il chanta, cet emmuré, votre ciel, un arbre et son bercement de palme, la palpitation empressée des trains, et sa jeunesse, et ses regrets, regrets de poète si consolés par la mélodie, par leur innocence et leur orgueil ingénu, qu'ils ne sont jamais des remords ! Ce ravissement que causait la Belgique à un pauvre homme divin, il vous en témoigna sa reconnaissance par des vers purs et touchants :

J'ai naguère habité le meilleur des châteaux
Dans le plus fin pays d'eau vive et de coteaux :
Quatre tours s'élevaient sur le front d'autant d'ailes,
Et j'ai longtemps, longtemps habité l'une d'elles.
Le mur, étant de brique extérieurement,
Luisait, rouge, au soleil de ce site dormant...
Une chambre bien close, une table, une chaise,
Un lit strict où l'on pût dormir juste à son aise,
Du jour suffisamment et de l'espace assez,
Tel fut mon lot durant les longs mois là passés.
Et je n'ai jamais plaint ni les mois ni l'espace,
Ni le reste, et du point de vue où je me place,
Maintenant que voici le monde de retour,
Ah ! vraiment, j'ai regret aux deux ans de la tour !

Qu'il me soit permis, Messieurs, glissant ma voix dans le sillage musical de ce grand poète, de vous parler un peu de moi. Fille de l'Orient, mais née sous le ciel de France, j'eus dès mon enfance, alors que reposaient en moi ces forces grecques et latines dont j'étais sûre quelles me seraient fidèles, la nostalgie de vos contrées.
Comme le sapin d'Henri Heine rêvait au palmier du sud, je fus cette palme qui songe au sapin du nord ; c'est par votre pays, messieurs, que je connus la forêt, ce domaine de la poésie, lieu musical où siègent les ouragans, archanges aux ailes repliées dans leurs jours du plein été, peuple tumultueux des airs dès qu'ils font se mouvoir les hauts pins, les hêtres, les mélèzes, et déchaînent ces puissantes symphonies aériennes auxquelles on ne peut comparer que la puissance de l'inspiration dans le coeur des hommes.
Oui, l'inspiration poétique, avec un souffle subit, son impatience intrépide et ce gémissement balancé des cimes, ressemble à ces arbres bouleversés, mâts attachés au sol, qui rêvent à l'aventure des navigations, et voudraient s'élancer, aidés de l'aide bombée des voiles, sur ces flots réjouissants auxquels nous désaltèrent vos illustres peintures maritimes.
Messieurs. je garderai des heures passées aujourd'hui avec vous un souvenir qui ajoute à ma vie. Pour la première fois je vous vois ici réunis, et pourtant je vous reconnais. Il me semble que votre magnifique Verhaeren, que j'admire tant et qui m'aimait, me répète tout à coup ces quatre vers, si sensibles, et pour moi si exacts :

Plus rien de vous n'est étranger
Au coeur ému de ma mémoire.
On ne sait quoi de péremptoire
Entre nous tous s'est échangé.

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03/01/2012

332. Une pièce rare, très rare ....


L'un de mes visiteurs, Monsieur Pierre D, résidant dans le département de l'Oise mais ayant des attaches familiales à Thonon, a eu la très délicate attention de me remettre cette médaille, sans doute assez rare, gravée en 1890, à l'occasion des fêtes nautiques de Thonon-les-Bains le 27 juillet, "en témoignage de reconnaissance à Madame la Princesse Bassaraba de Brancovan"
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Remarques.
1. Je propose deux reproductions du revers de cette médaille, afin de permettre la meilleure lecture possible de la dédicace.
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07/11/2011

331. Minerve au bouclier d'or


A la fin de 1898, l’idée d’un premier recueil de poèmes, qui s’appellera le Cœur Innombrable appris corps. Anna conserve tout, brouillons et textes achevés. Elle a finalement suivi le conseil de sa mère, n'ayant rien publié avant son mariage. Le 1" février 1899, un an exactement après la publication des Litanies, neuf nouveaux poèmes paraissent dans La Revue de Paris, parmi lesquels « Renouveau» et «Obsession », qui ne figureront pas dans "Le Coeur innombrable".
A l'origine, le recueil comprenait quatre parties et trente-deux poèmes ; en fin de compte, il en comprendra cinquante-neuf, répartis en six sections. Certains - « Les Parfums », « Les Paysages », « Les Rêves », « Les Animaux » - lui paraissent terriblement anciens, manifestement influencés par le décadentisme cher à Montesquiou « le chef des odeurs suaves », et à Samain. Elle ne renie pas ces influences, elle souhaite les dépasser. Elle a lu entre-temps Nietzsche et découvert Schopenhauer ; son pessimisme, qui n'est pas exclusif d'une certaine jubilation, trouve ainsi son fondement philosophique et son art va s'infléchir : « Intuition, contemplation, inspiration sont un mode de connaissance préférable à la raison et à la pensée abstraite », note Claude Mignot-Ogliastri.
En fait, si, en tant que femme, Anna est entièrement tournée vers elle-même, en tant que poète, elle est extrêmement perméable aux meilleures influences : Laforgue, Mallarmé, Verlaine succèdent à Baudelaire et aux parnassiens. Claude Mignot-Ogliastri parle, sans doute à juste titre, d'un vers « noaillien ».
On peut en outre estimer que le grand mérite d'Anna, dès son premier recueil, aura été de renoncer définitivement au sonnet, contribuant par là à libérer la poésie moderne des « formes fixes ». Ce mérite peut sembler mince aujourd'hui, mais les plus grands poètes du siècle, Valéry et Claudel en tête, sont les débiteurs de la comtesse de Noailles.
Au cours de l'hiver, les amis et admirateurs d'Anna ne sont encore sensibles qu'à sa séduction, sa pétulance, ils succombent volontiers à ses extravagances, qui pimentent une vie mondaine trop souvent monotone. Gregh se souvient d'une pendaison de crémaillère au 109 de l'avenue Henri-Martin, qui réunissait quelques intimes. Il était venu en costume de ville, mais Anna l'obligea à revêtir un habit de Mathieu, beaucoup trop grand pour lui : « Le dîner en fut égayé », se contente-t-il de remarquer dans ses Souvenirs 9. Lorsqu'elle la vit pour la première fois, Hélène Vacaresco songea à ces vers d'Hugo :

Elle était brune et pourtant rose,
Petite, avec de grands cheveux,
Et ne disant jamais : je n'ose,
Elle disait toujours : je veux...

Anna frappait ceux qui ne la connaissaient pas par ses yeux gris-vert et ses paupières ambrées, ses mains minuscules, son teint nacré, presque transparent, sa façon de relever le front, qui lui donnait un air moins hautain que souverain : «La grâce mêlée à la témérité », assure encore Hélène Vacaresco. Ses retards étaient à présent légendaires: on l'attendait des heures durant aussi bien chez elle qu'au-dehors ; certains assuraient qu'elle préférait s'ennuyer à mourir chez elle pendant deux heures afin d'être en retard aux réunions où elle était espérée. Pis encore : ses défections in extremis étaient fréquentes, mais elle envoyait toujours un pli, expliquant qu'elle avait vraiment attendu la dernière minute et que c'était bien la preuve de l'espoir qu'elle gardait d'être en mesure de se rendre à ce dîner. Elle ajoutait souvent: « Vous me permettrez de venir après le déjeuner (ou le dîner) m'asseoir entre vous et vous écouter. » A moins qu'elle n'usât du "trompe l'oreille" : elle arrivait, protestait-elle, elle arrivait...
Nouveau coup de téléphone, quelques instants plus tard : elle était désolée, elle ne pourrait pas être là avant une heure. Enfin, elle était là, narrant avec d'abondants détails ce qui s'était passé, rien, généralement, mais sa volubilité était étourdissante. Et puis quel spectacle que cette petite femme électrique surgissant dans un salon : Elle entre, s'arrête sur le seuil. C'est un général qui mesure de l'œil l'étendue de ses armées. C'est Bonaparte qui, du sommet des Alpes, contemple l'Italie dont il va s'emparer sans coup férir. C'est, sur le sommet du Parthénon, Minerve au bouclier d'or, car elle a toujours quelque chose de doré sur elle et ses grands cheveux sont ceux mêmes qui sortent avec une grâce guerrière du casque d'Athéna. [...] Elle a le débit saccadé ; jamais un mot ne lui manque ; au contraire, les mots se pressent sur ses lèvres, frappent et cinglent "...

In François Broche "Anna de Noailles, un mystère en pleine lumière", page 138
Editions Robert Laffont, Collection Biographies sans masque, 1989,